Jean-Noël Darde (auteur du blog) et le Chili

Cartes de presse : OIR (1972) et Colegio de periodistas de Chile (1973).

Cartes de presse : OIR (1972) et Colegio de periodistas de Chile (1973).

(JND : jndarde@gmail.com )

Je suis allé pour la première fois au Chili en juillet 1972. J’étais alors étudiant au Centre Universitaire Expérimental de Vincennes (CUEV), créé après mai 68. J’y avais rencontré Isabel Santi, franco-argentine, dont une des amies proches, Fania Von Braun, l’avait convaincue de venir la rejoindre à Santiago. Fania Von Braun, franco-vénézuelienne, travaillait à l’OIR (Oficina de Informacion y Radiodifusión de la Presidencia de la República).

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I. Santi, J-N Darde, Santiago. Lecture à trois mains d'El Siglo, organe du Parti communiste chilien (photo Fania Aoun).

I. Santi, J-N Darde, Santiago. Lecture à trois mains d’El Siglo, organe du Parti communiste chilien (photo Fania Aoun).

Après quelques semaines à Santiago pour un premier contact avec le Chili de l’Union populaire, nous sommes partis vers le Nord, jusqu’à Putre, village andin proche des frontières du Chili avec la Bolivie et le Pérou (cf Lettre de PutreLe Monde 6 avril 1973).

Cet hiver austral 1972, au voyage dans le Nord a succédé, après plusieurs semaines agitées à Santiago, un départ vers le Sud qui nous conduira jusqu’à Castro, sur l’île de Chiloé.

Sous le nom de Maria Leone, I. Santi et moi faisons parvenir à Paris les premières déclarations après le coup d'État de Miguel Enriquez, leader du MIR. Déclarations publiées ici dans Libération, La Opinion (Buenos Aires) et Der Spiegel (RFA). Photo de Miguel Enriquez par J.-N. Darde (agence Fotolib).

Sous le nom de Maria Leone, I. Santi et moi faisons parvenir à Paris les premières déclarations après le coup d’État de Miguel Enriquez, leader du MIR.
Déclarations publiées ici dans Libération, La Opinion (Buenos Aires) et Der Spiegel (RFA).
Photo de Miguel Enriquez par J.-N. Darde (agence Fotolib).

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De retour en France à la mi-octobre 1972, nous avons préparé les conditions d’un nouveau départ à Santiago pour suivre de près le sort de l’Union populaire.

Nous déposons l’un et l’autre à l’Université de Vincennes des projets de travaux qui justifient notre présence au Chili, et recevons de Claude Julien qui vient de prendre la direction du Monde Diplomatique des lettres qui nous missionnent comme reporters de ce mensuel.

Photo, J. N. Darde; Santiago, une manifestation de l'Union populaire en août 1972.

Photo, J. N. Darde; Santiago, une manifestation de l’Union populaire en août 1972.

Nous obtenons aussi des courriers d’accréditation auprès de deux agences de photos – celle de Gökşin Sipahioğlu, qui avait déjà diffusé quelques unes de mes photos prises en Irlande du Nord en 1971, et la nouvelle agence Fotolib, associée au projet du lancement du journal Libération. J’avais aussi conservé des contacts avec le journal La Croix après y avoir publié des reportages sur l’Irlande en 1971 et sur le Chili en 1972.

Nous avons atterri à Pudahuel le matin du 2 mars 1973 et quitterons le Chili le 26 octobre, 45 jours après le coup d’État.

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J’ai fait la connaissance de Miguel Herberg et Peter Hellmich le 4 mars 1973, le jour des élections, à la gare Mapocho où étaient installées des urnes (séquence intégrée au film « El golpe blanco« ; ici à 44’35’‘). Isabel Santi et moi avons revu Herberg et son caméraman Peter Hellmich à plusieurs reprises en mars 1973, notamment à l’hôtel Carrera situé devant le Palais de la Moneda (lire à propos de ces contacts la note 1 de la page « Peter Hellmich, le caméraman muet« ).

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40 ans plus tard…
Je n’avais pas suivi en 2012 la violente polémique qui avait opposé Miguel Herberg aux amis chiliens des documentaristes vedettes de l’ex RDA, Walter Heynowsky et Gerhard Scheumann.

En septembre 2013, à l’occasion du 40e anniversaire du coup d’État, l’Union Populaire a été l’objet à Paris de réunions et de plusieurs colloques universitaires que j’ai suivis. Le 18 septembre dernier, lors d’un débat organisé par la présidence de la Région Île de France, j’ai en aparté évoqué le nom de Miguel Herberg devant Patricio Guzman, dont je connaissais les documentaires sur le Chili mais que je n’avais jamais rencontré. Le nom d’Herberg ne lui disait rien…. Puis j’ai au cours de cette même réunion brièvement parlé d’Herberg à Carmen Castillo que je connais depuis 1972  : elle était au courant de la polémique Herberg–Heynowski–Scheumann.

Ce n’est qu’après avoir croisé à cette réunion Patricio Guzman et Carmen Castillo que j’ai appris à la suite de recherches sur Internet que Patricio Guzman, loin d’ignorer le nom d’Herberg, l’avait publiquement traité en 2012 d’Impostor. J’ai aussi découvert avec ahurissement le document d’Isabel Mardones, Acerca de Miguel Herberg, (ici en fichier pdf), mis en avant par Ricardo Brodsky sur le site du Museo de la Memoria y los Derechos humanos. Tout au soutien aveugle de Walter Heynowski et Gerhard Scheumann, Isabel Mardones allait jusqu’à prétendre que Miguel Herberg n’avait jamais été au Chili en 1973 !
Pour avoir personnellement rencontré à plusieurs reprises Miguel Herberg et Peter Hellmich à Santiago en 1973, j’étais bien placé pour reconnaître ce mensonge  avalisé par Ricardo Brodsky. Ceci m’a convaincu de reprendre contact avec Herberg  – je l’avais croisé pour la dernière fois à Madrid à la fin des années 90 – et lui demander un accès à ses archives.
Par ailleurs, les films réalisés par Heynowski et Scheumann sur le Chili ont notamment été évoqués par Caroline Moine à l’occasion de journées d’études organisées par l’Université Paris 1 le 9 et 10 octobre 2013 – De l’Unité populaire à la transition démocratique : représentations, diffusions, mémoires cinématographiques, 1970-2013 (voir _fichier pdf ici). Là encore, j’ai pu me rendre compte de l’intérêt qu’il y aurait à apporter un complément d’informations qui permette de préciser le véritable rôle de ces deux documentaristes vedettes de l’ex-RDA.
Lors d’un déplacement à Madrid, Miguel Herberg m’a ouvert la partie de ses archives qu’il conserve en Espagne (il lui reste à retrouver les traces d’autres archives laissées à Rome où il a longtemps vécu). Il m’en a même confié des pièces importantes, notamment les originaux de trois agendas utilisés au Chili en 1973 et 1974, ses cartes de presse établies au Chili, des documents photos sous forme papier ou numérique, les originaux de courriers qui lui ont été adressés par ses interlocuteurs et de nombreuses coupures de presse.

J’ai pu me convaincre, preuves irréfutables à l’appui, que les écrits et déclarations faites par Miguel Herberg sur son travail au Chili sont vrais pour l’essentiel (le « pour l’essentiel » implique donc de rectifier aussi quelques erreurs et affirmations de Miguel Herberg).
Sur certains points de l’histoire de l’Union populaire, du coup d’État et de la dictature, de la lutte contre la dictature, sur certains des acteurs qui y ont joué un rôle important, mes propres opinions et jugements sont parfois éloignés, et même opposés à ceux de Miguel Herberg. Ceci nous a valu des discussions vives.
Ceci ne change rien au constat qui s’impose : le caractère exceptionnel des reportages et interviews réalisés sous la direction de Miguel Herberg au Chili en 1973 et 1974, un travail exceptionnel que les institutions les plus officielles de la mémoire chilienne se sont entendues pour les attribuer à d’autres : d’abord à deux documentaristes de l’ex-RDA, Walter Heynowski et Gehrard Scheumann, deux imposteurs, et depuis peu au caméraman Peter Hellmich (lire, Peter Hellmich, le caméraman muet).
Aucun journaliste de l’audiovisuel, que ce soit parmi les journalistes chiliens ou les nombreux journalistes de la presse internationale audiovisuelle présents au Chili en 1973 et 1974, n’a à lui seul tourné autant de reportages et d’interviews aussi précieux pour rendre compte de l’histoire de cette période, aucun.
Seule une petite partie du travail de Miguel Herberg apparaît dans les films réalisés par le Studio Heynowski & Scheumann. Je pense vraisemblable que le reste, ou au moins une grande partie, est toujours dans des archives en Allemagne. Il faut les rechercher.

Jean-Noël Darde, Maître de conférences (à la retraite), Université Paris 8 (jndarde@gmail.com)

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