Heynowski, Scheumann… et Herberg : un petit déni d’histoire au profit d’une mémoire formatée

Mis en ligne le 6 novembre 2017,

INTRODUCTION

 A)   UN DÉNI DE CANTOS CAUTIVOS  

– Une photo de Miguel Herberg, recadrée et faussement attribuée par Katia Chornik  et le Musée de la mémoire et des droits de l’homme

– Un témoin oculaire qui a vu, mais n’a pas su

– Faut-il être surpris par ce déni ?


B)   WALTER HEYNOWSKI, GERHARD SCHEUMANN… ET MIGUEL HERBERG DANS DES TRAVAUX UNIVERSITAIRES


 C)   LE CYCLE CHILIEN D’HEYNOWSKI & SCHEUMANN ÉVOQUÉ AU RYTHME D’UNE MÉMOIRE FORMATÉE

      1) 2005, la thèse Le cinéma en RDA, entre autarcie culturelle et dialogue international. Une histoire du festival de films documentaires de Leipzig (1949-1990)

– Erreurs et ignorance à propos des films du cycle chilien du Studio H&S

– Une drôle de «permission du général Pinochet en personne»

– Le comble de la confusion

     2) 
 2008-2011, colloque et article « Filmer pour témoigner. Documentaires et solidarité internationale contre le régime de Pinochet »

– L’Union populaire et ses composantes

À propos de La guerre des momies : la CDU, âme du complot contre Salvador Allende !

– J’étais, je suis, je serai, par C. Moine, version 2011

– Les morts ne se taisent pas… il faudrait mieux les écouter

– Pas vu, pas su…

    3)   2013, communication « La solidarité envers les opposants chiliens sous le signe de la guerre froide : connexions et circulations Est-Ouest dans l’Europe des années 1970 »

– Nous informons Caroline Moine de l’imposture d’Heynowski et Scheumann

     4)   2013 communication « Création artistique et solidarité internationale après le 11 septembre 1973 »

– Une rupture flagrante du contrat de vérité qui s’impose à l’historien

– Quelques erreurs malheureuses : la démocratie chrétienne et l’UP,  la tentative de sortie d’Allende, Capa, Magnum…

À propos de Joseph Losey, Monsieur Klein : du Vélodrome d’Hiver (1942) au Stade national de Santiago (1973)

     5)   Octobre 2013 : «Cinéma et solidarité internationale : la mobilisation en faveur des exilés chiliens dans l’Allemagne divisée (années 1970-1980)»

– Une rupture du contrat de vérité au nom du respect du droit d’auteur

     6)  2013-2014,  Caroline Moine est informée dans le détail de l’imposture d’Heynowski et Scheumann et du rôle d’Herberg

– Des preuves imparables

– La chronologie et la mise en ordre de ce travail

     7)   2014, l’ouvrage Cinéma et Guerre froide. Histoire du festival de films documentaires de Leipzig (1955-1990)

– Miguel Herberg est nommé

     8)   2015, l’article « “VOTRE COMBAT EST LE NÔTRE”. Les mouvements de solidarité internationale avec le Chili dans l’Europe de la Guerre froide ».

– Un pas en avant, trois pas en arrière

À propos du chapitre 7, «Heynowski & Scheumann au Chili », d’Isabel Mardones


CONCLUSION

(*) Nous remercions Geneviève Koubi, Isabel Santi et Denis Jourdin pour leurs lectures et avis.

* * *


INTRODUCTION

«On ne prend pas assez garde (…) aux visages nouveaux de l’histoire. Nos contemporains invoquent à tout propos un “devoir de mémoire” qui peut passer pour un triomphe de l’histoire. Sans cesse sollicités pour des commémorations multiples, les historiens en retirent parfois le sentiment flatteur d’une plus grande utilité sociale, d’une importance et d’un prestige accrus. Jamais, semble-t-il, la demande d’histoire n’a été aussi forte.
Il s’en faut pourtant de beaucoup que la demande de mémoire soit une demande d’histoire».
Antoine Prost, “Comment l’histoire fait-elle l’historien ?» (1998)

 

Le 19 septembre 2013, à l’occasion d’une communication dans le principal des colloques réunis à l’occasion du 40ème anniversaire du coup d’État au Chili, Caroline Moine, historienne, a évoqué le film J’étais, je suis, je serai et a cité ses deux réalisateurs est-allemands Walter Heynowski et Gerhard Scheumann. Elle affirmait que les deux documentaristes de l’ex-RDA, s’étant fait passer pour des allemands de l’Ouest, avaient en janvier et février 1974 rencontré le général Pinochet, l’avaient berné et avaient réussi à filmer les prisonniers internés au nord du pays dans les camps de la junte.
Nous assistions à cette communication et ces propos sur Heynowski et Scheumann ont réveillé de vieux souvenirs. En septembre 1975, au moment de la sortie de ce film, alors qu’une presse française unanime (voir ici) célébrait l’exploit et le courage de ces deux réalisateurs, nous avions su qu’Heynowski et Scheumann étaient deux imposteurs qui n’avaient jamais ni rencontré le général Pinochet ni filmé le moindre prisonnier. Ils étaient à Berlin-Est au moment du tournage périlleux de ces séquences. Pourtant dans le film J’étais, je suis, je serai, les deux réalisateurs mettaient lourdement en scène leur prétendu exploit.

Près de quarante après, dans une enceinte universitaire et devant un parterre de spécialistes, une historienne venait de créditer un reportage d’une audace folle à deux imposteurs, cinéastes propagandistes de la RDA.
C’est Miguel Herberg Hartung, citoyen espagnol, qui avait interviewé Augusto Pinochet et dirigé les tournages dans les camps de prisonniers de Chacabuco et de Pisagua avec le caméraman Peter Hellmich et le preneur de son Manfred Berger.
À l’issue de sa communication, nous avons informé Caroline Moine de son erreur. Puis, rapidement après, nous avons décidé de documenter cette imposture. Pour cela, nous avons repris contact avec Miguel Herberg, que nous avions connu en mars 1973 à Santiago du Chili, et lui avons demandé l’accès à ses archives. Les premiers résultats de cette recherche, dont Caroline Moine a été régulièrement tenue informée, a abouti à la mise en ligne en mars 2014 de ce site Chili 73, 74, Chacabuco, Pisagua.
En 2016, nous avons pris connaissance de la manière particulièrement contestable dont Caroline Moine a à nouveau évoqué les films du cycle chilien d’Heynowski et Scheumann dans une publication parue fin 2015. Compte tenu de ce que nous lui avions appris à ce propos, preuves irréfutables à l’appui, qu’elle avait devant nous reconnues comme telles, nous avons constaté une écriture de l’histoire indiscutablement soumise à une mémoire formatée.
À cela, s’est ajouté l’entêtement dans le déni, toujours au sujet d’Heynowski, Scheumann et Herberg, dans un projet du Musée de la mémoire, Cantos Cautivos, dont Caroline Moine avait invité l’auteur, Katia Chornik, à le présenter à Paris en mai 2017 au séminaire qu’elle animait sur la mémoire de la solidarité internationale avec le Chili.

De quoi s’agit-il ?
Walter Heynowski et Gerhard Scheumann, documentaristes vedettes de l’ex RDA, et réalisateurs de 1974 à 1985 d’une douzaine de films et courts-métrages sur le Chili, ont été célébrés, et restent célébrés, comme des héros du mouvement de solidarité internationale avec le Chili. En 1973, avant le coup d’État, ils auraient réussi à tourner au cœur de la droite chilienne ; et en 1974, passant outre aux interdictions respectives du général Pinochet et du général Leigh ils auraient, avec tous les risques que cela impliquait, tourné dans les camps de prisonniers de la junte et tendu leur micro aux pilotes qui avaient bombardé le palais de la Moneda. En 2001 encore, pour ses prétendus exploits, Walter Heynowski avait été reçu en héros par le Président chilien, Ricardo Lagos.
Il faudra près de 40 ans pour qu’Heynowski reconnaisse, en septembre 2013, n’avoir jamais rencontré ni Pinochet, ni Leigh, ni être jamais entré dans les camps de Chacabuco et de Pisagua.
Nous avons déjà documenté cette imposture, ici Chili 73, 74, Chacabuco, Pisagua…, en 2014. Documents à l’appui, nous avons prouvé que les images et interviews les plus précieuses, aussi bien celles tournées en 1973 (à l’exception des images de septembre 1973) qu’en 1974, utilisées dans les films d’Heynowski et Scheumann avaient été, pour l’essentiel, tournées sous la direction du seul Miguel Herberg.
Mais contrairement à Walter Heynowski et Gerhard Scheumann, dignes camarades de l’ex-RDA, Miguel Herberg, anarchiste excessif et incontrôlable, n’a pas le profil qui sied pour entrer de plein pied dans la mémoire chilienne.
Le Musée de la mémoire et des droits de l’homme de Santiago s’entête donc à nier le travail exceptionnel d’Herberg au Chili en 1973 et 1974 et il en est de même dans l’université française, notamment à travers les travaux de Caroline Moine, devenue spécialiste de la mémoire de la solidarité internationale avec le Chili.
Dans cette étude sur le cas Heynowski & Scheumann… et Herberg, on verra donc l’histoire, même s’il ne s’agit ici que d’un détail de l’histoire, prisonnière d’une mémoire  d’abord dictée en RDA, puis, aujourd’hui, au Musée de la mémoire de Santiago.
Ce sera aussi l’occasion de présenter de nouveaux documents d’archives, de nouvelles preuves et de nouveaux arguments qui laissent peu de doute sur la réalité des faits. Ils seront ainsi à la disposition des futurs chercheurs qui auront à se pencher sur le cycle chilien du Studio Heynowski & Scheumann.

(Un coup d’œil préalable au site Chili 73, 74, Chacabuco, Pisagua… et ses principales rubriques aidera à la compréhension des situations décrites ci-dessous).

Au lendemain du coup d’État du 11 septembre 1973, la diffusion des témoignages et des récits sur la répression – exécutions sommaires, tortures et internements massifs de militants et sympathisants de la gauche et de l’extrême-gauche chiliennes – va susciter un vaste mouvement de solidarité internationale avec le Chili.
Mais, à l’ère de la Guerre Froide, ce mouvement de solidarité n’échappe pas à l’instrumentalisation. Certains récits qui vont nourrir le mouvement de solidarité internationale et s’imposer parmi les récits fondateurs de la mémoire chilienne durant tout le temps de la dictature, et bien au delà, servent plus la propagande dans la bataille de l’Est contre l’Ouest que la vérité historique.
Ainsi, la gauche chilienne, dans toutes ses composantes, va-t-elle se soumettre au récit mensonger de la mort de Salvador Allende racontée par Fidel Castro dans un discours prononcé à La Havanne le 28 septembre 1973, en présence sa veuve
En janvier 1974, Miguel Cabezas, un affabulateur, fait pour longtemps du chanteur Victor Jara  le martyr aux mains tranchées qui se sacrifie avec des centaines de prisonniers dans un geste vain, mais d’un héroïsme difficilement dépassable. (note 1).
D’autres récits et témoignages vont s’imposer alors qu’ils décrivent une résistance au coup d’État du 11 septembre hors de proportion avec la résistance réelle.
Nous poursuivons des recherches sur les conditions dans lesquelles ces récits se sont imposés, ou ont été imposés, à la mémoire chilienne des années de la dictature et au delà.
La célébration des exploits et du courage des deux cinéastes imposteurs de la RDA, Walter Heynowski et Gerhard Scheumann, a eu sa modeste place dans cette quête de héros associée aux évènements chiliens.

La communication de Caroline Moine à un colloque réuni en septembre 2013 à l’occasion du 40ème anniversaire du coup d’État a été l’événement déclencheur qui nous a convaincu de travailler sur la production de ce grand récit chilien d’après 1973. Mais pour le moment, nous ne traiterons ici que du seul cas Heynowski, Scheumann… et Herberg.
Pour commencer, nous évoquerons les erreurs et les oublis à ce propos du Musée de la mémoire et des droits de l’homme de Santiago de Chili.




A)   UN DÉNI DE CANTOS CAUTIVOS

«[Le cauchemar de l’historien] serait peut-être celui d’une mémoire, à la fois marchandise sacralisée, fragmentée et formatée, éclatée et exhaustive, échappant aux historiens et circulant on line, comme l’histoire vraie de l’époque»
(François Hartog, Evidence de l’histoire, chapitre «Le témoin et l’historien» ; Gallimard, 2005).

 

Le projet «Cantos Cautivos», de Katia Chornik, a été présenté le 31 mai 2017, à la Maison de l’Amérique latine, dans le cadre du séminaire «Écritures et mémoires de la solidarité internationale : le cas chilien» (LABEX “Les passés dans le présent”), séminaire animé depuis l’automne 2015 par Caroline Moine (maître de conférences à l’université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines) et Rosa Olmos (responsable des archives audiovisuelles de la Bibliothèque de documentation internationale contemporaine, BDIC).

Le projet Cantos Cautivos (Chants captifs), parrainé par le Musée de la mémoire et des droits de l’homme de Santiago de Chili, a été présenté le 31 mai 2017, à la maison de l’Amérique latine, dans le cadre d’un séminaire, «Écritures et mémoires de la solidarité internationale : le cas chilien», qui s’inscrit dans le Laboratoire d’excellence (LABEX) Les passés dans le présent.
Ce séminaire est animé depuis l’automne 2015 par Caroline Moine, maître de conférences à l’université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines, et Rosa Olmos responsable des archives audiovisuelles de la Bibliothèque de documentation internationale contemporaine, BDIC. Un bilan de ce séminaire sera présenté au Musée de la mémoire et des droits de l’Homme de Santiago du Chili, en décembre 2017.

Cantos Cautivos est un projet porté par Katia Chornik, musicologue et historienne à l’université de Manchester, et le Museo de la Memoria y los Derechos Humanos (MMDH).

Le site http://www.cantoscautivos.cl, au cœur de ce projet, a été inauguré le 8 janvier 2015 sous le parrainage de Ricardo Brodsky, alors directeur du Museo de la Memoria (cf. les interventions de Ricardo Brodsky et de Katia Chornik du 8 janvier 2015 ). Cantos Cautivos se propose de recueillir, commenter et mettre en ligne toutes les formes d’expressions musicales dans les camps de prisonniers et les centres de tortures de la dictature chilienne, qu’elles soient celles des victimes ou, dans certains cas, celles des bourreaux.

Le projet “Cantos Cautivos” (la rubrique présentée à droite) sur la page d’accueil du Musée de la mémoire et des droits de l’Homme.
“Cantos Cautivos” https://ww3.museodelamemoria.cl.
Capture d’écran, le 26 septembre 2017.

Nous avons pris connaissance du site cantoscautivos.cl en avril 2017 par un mailing de la BDIC qui annonçait l’intervention de Katia Chornik. Sa partie, Región de Antofagasta (au nord du pays), traite du camp de prisonniers de Chacabuco. Ce camp avait été l’objet sur ce site Chili 73, 74, Chacabuco, Pisagua… du chapitre «Chacabuco, Pisagua, les photos couleur de Miguel Herberg» et d’un sous-chapitre, «Chacabuco, les photos couleur de Miguel Herberg», mis en ligne en mars 2014.

Quelques semaines avant sa présentation à la Maison de l’Amérique latine, nous avons pris contact par mail avec Katia Chornik et lui avons suggéré de rectifier une erreur.
Cette erreur concernait une photo en couleur, prise par Miguel Herberg au camp de Chacabuco, faussement attribuée sur le site Cantos Cautivos à Walter Heynowski et Gerhard Scheumann, et de plus recadrée de façon contestable. Au mail adressé à Katia Chornik, nous avions joint les copies de documents qui prouvaient de manière irréfutable son erreur. Dans une réponse aussi surprenante qu’outrancière, Katia Chornik nous a reproché notre démarche et de vouloir «entraver les processus de justice et de réparation plutôt que de les aider» – beaucoup de confusion et un bel exemple d’abus de mémoire.
Les échanges que nous avons eu par la suite n’y ont rien fait et Katia Chornik s’est entêtée à conserver en l’état la fausse attribution et le recadrage de cette photo. Ce que nous pensions être une erreur se révèle donc être un choix délibéré de mettre en ligne le faux. L’entêtement de Katia Chornik engage non seulement sa propre crédibilité, mais aussi celle du Musée de la mémoire et des droits de l’Homme, coéditeur de Cantos Cautivos.

– Une photo de Miguel Herberg, recadrée et faussement attribuée par Katia Chornik  et le Musée de la mémoire et des droits de l’homme

La photo du « Conjunto Chacabuco » mise en ligne sur le site « Cantos Cautivos » par la Dr. Katia Chornik (Université de Manchester) et le Museo de la Memoria y los Derechos Humanos (Santiago de Chile).
Cette photo prise par Miguel Herberg y est, à tort, attribuée à Walter Heynowski et Gerhard Scheumann par Luis Cifuentes Seves. Ce dernier, ancien prisonnier dans le camp de Chacabuco, et membre du Conjunto Chacabuco, apparaît sur cette photo (2ème à partir de la droite, avec des lunettes).
Capture d’écran, le 26 septembre 2017


La rubrique Región de Antofagasta du site Cantos cautivos présente une trentaine d’extraits musicaux liés au camp de prisonniers de Chacabuco. Chacun d’eux est associé au  témoignage d’un ancien prisonnier. 20 de ces extraits sont commentés par Luis Cifuentes Seves et 9 parmi ces 20 sont illustrés par une même photo en couleur, la photo reproduite ci-dessous du groupe musical Conjunto Chacabuco ( note 2) fondé par Angel Parra .

Cette photo est aussi l’objet d’une page spécifique du site Cantos Cautivos, “Fotografia del conjunto Los de Chacabuco”, reproduite ci-dessous (cette page, en l’état, était sur le site Cantos Cautivos au moment de la mise en ligne de ce travail, le 6 novembre 2017).

Luis Cifuentes, ancien prisonnier et lui même membre du Conjunto Chacabuco – il figure sur la photo, 2ème à partir de la droite – y précise l’origine de cette photo. Selon son témoignage, elle aurait été prise en décembre 1973 par Walter Heynowski et Gerhard Scheumann.

Ce témoignage, tel qu’il a été mis en ligne par Katia Chornik et le Musée de la mémoire, pose cependant de sérieux problèmes :

1. Ni Walter Heynowski, ni Gerhard Scheumann, ne peuvent être les auteurs de cette photo. Au moment de l’inauguration de Cantos Cautivos, en 2015, Ricardo Brodsky, le

Site «Cantos Cautivos» ( Katia Chornik ).
Outre la fausse attribution à W. Heynowski et G. Scheumann et la mauvaise datation de la prise de vue, on notera que le recadrage de la diapositive originale (de Miguel Herberg) a conduit à éliminer des éléments précieux du contexte : une messe célébrée fin janvier 1974 au camp de Chacabuco par Mgr Fernando Ariztía Ruiz, fondateur du Comité Pro Paz et un grand nom de la défense des droits de l’Homme sous la dictature militaire.
Capture d’écran, le 26 septembre 2017

directeur du Musée de la mémoire, ne pouvait l’ignorer.
Il est écrit que «Esta imagen fue grabada por los documentalistas Heynowski y Scheumann de la RDA, quienes a fines de 1973 consiguieron acceso al Campamento de Chacabuco haciéndose pasar por alemanes occidentales» (Cette image a été enregistrée par les documentaristes de la RDA Heynowski et Scheumann qui ont réussi, à la fin de 1973, à rentrer dans le Camp de Chacabuco en se faisant passer pour des allemands de l’Ouest). Il est en effet établi que Walter Heynowski et Gerhard Scheumann n’ont jamais mis les pieds dans le camp de Chacabuco. Heynowski l’a d’ailleurs avoué dans une interview publiée par Neues Deutschland le 11 septembre 2013.
Auparavant, le texte d’Isabel Mardones, «Acerca de Miguel Herberg» (ici en fichier pdf), diffusé à la mi-mars 2012 par Ricardo Brodsky au nom du Museo de la Memoria avait déjà reconnu qu’Heynowski et Scheumann n’étaient jamais retournés au Chili après le coup d’État.

L’Europeo, n° 1464, 21 mars 1974 (Archives Miguel Herberg).
Première parution, dans la presse italienne, de cette photo de Miguel Herberg prise au camp de Chacabuco à l’occasion d’une messe célébrée fin janvier 1974 par Mgr Fernando Ariztía Ruiz (à droite de la photo du haut, et au centre de la photo du bas.
Le guitariste est ici Ernesto Parra et non Angel Parra comme le précise par erreur la légende.
Comme le prouve la comparaison entre les deux photos (celle, ici en haut de page, de l’Europeo) et celle du site “Cantos Cautivos”, Katia Chornik a bien publié un recadrage d’une photo de Miguel Herberg qu’elle a attribuée à Walter Heynowski et Gerhard Scheumann.

2. Cette photo, qui ne peut avoir été prise par Walter Heynowski ou Gerhard Scheumann, ne l’a pas été non plus en décembre 1973, comme Luis Cifuentes Seves l’affirme. Cette photo a bien été prise dans le camp de Chacabuco, mais fin janvier 1974, par Miguel Herberg Hartung.

Diapositive originale du Conjunto Chacabuco (archives Miguel Herberg Hartung).
La Dr. Katia Chornik (Université de Manchester) et le Museo de la Memoria y los Derechos Humanos de Santiago ont publié une version recadrée de cette photo (effacement de Mgr Fernando Ariztía Ruiz et des signes associés à son contexte religieux) sur le site www.cantoscautivos.cl/
Les couleurs de la diapositive ont été quelque peu altérées avec le temps passé depuis la prise de la photo en janvier 1974 par Miguel Herberg Hartung.
En comparaison de la photo publiée en mars 1974 dans l’hebdomadaire italien L’Europeo, on constate sur la version originale de la diapositive un cadrage un peu plus large à gauche et dans la partie supérieure.

3. La première parution de cette photo, le 21 mars 1974 dans l’hebdomadaire italien L’Europeo, avec attribution à Miguel Herberg (voir ci-dessus et ci-contre), prouve que le cadrage de la photo du Conjunto Chacabuco, telle qu’elle a été mise en ligne par Katia Kornich et le Musée de la mémoire, fait disparaître deux informations précieuses pour éclairer son contexte. Il s’agit d’une intervention du Conjunto Chacabuco lors d’un office religieux, plus précisément une messe célébrée par Mgr Ariztía.

Mgr Ariztía est un grand nom de la défense des droits de l’Homme pendant la dictature. Avec le soutien du cardinal Raúl Silva Henríquez, Mgr Fernando Ariztía Ruiz a pris l’initiative de fonder le 6 octobre 1973 le Comité Pro Paz, un comité inter-religieux mobilisé contre les violacions des droits de l’Homme. Augusto Pinochet imposera sa dissolution au Cardinal Silva Henríquez en novembre 1975. Ce dernier et Mgr Ariztía Ruiz continuerons leur lutte en créant la Vicaría de la Solidaridad.

– Un témoin oculaire qui a vu, mais n’a pas su
Luis Cifuentes, auquel Katia Chornik attribue le témoignage sur la photo du «conjunto Los de Chacabuco» a tout du témoin idéal. Son statut de témoin oculaire est difficilement contestable puisque qu’il apparaît en personne sur la photo mise en ligne sur Cantos Cautivos (n°5, sur la version originale  de cette photo, déjà mise en ligne sur ce site en 2014 ; voir plus bas).
Cependant, au moment de cette prise de vue, Luis Cifuentes, témoin oculaire, ne connaissait rien de l’identité de celui qui photographiait, pas plus qu’il ne connaissait celles de celui qui tient la caméra et de celui qui enregistre le son. Les prisonniers de Chacabuco ne prendront connaissance de la version “RDA” de cet épisode que quelques mois plus tard en captant l’émission Escucha Chile diffusée par Radio Moscou (note 3).
Cette émission reprenait naturellement la version propagandiste de la RDA et désignait donc les seuls Walter Heynowski et Gerhard Scheumann, en réalité restés à Berlin-Est, comme les héros de ces audacieux tournages à Chacabuco et Pisagua.
Quand 41 ans plus tard, Luis Cifuentes témoigne de la présence d’Heynowski et Scheumann à Chacabuco, il ne témoigne pas de ce qu’il a vu, il ne fait que reprendre le discours propagandiste de la RDA diffusé à l’époque par Radio Moscou.
Luis Cifuentes est-il de bonne foi quand il attribue aujourd’hui cette photo du Conjunto Chacabuco, à Heynowski et Scheumann ? La question mérite d’être posée.
En effet, la phrase suivante termine le témoignage de Cifuentes publié sur la page Fotografía del conjunto Los de Chacabuco : «No aparece en la fotografía, por un defecto de composición, Antonio González, quien se encontraba en el extremo izquierdo» (sur cette photo, pour un défaut de cadrage, n’apparaît pas Antonio González, qui se trouvait à son extrême gauche).

Sur cette photo mise en ligne sur ce site (page « Camp de Chacabuco, les photos couleur de Miguel Herberg », http://chili73-rda-heynowski-scheumann.com/?p=808) en mars 2014, l’identification des musiciens avait été faite par Guillermo Orrego Valdebenito qui a été président de l’association des anciens prisonniers de Chacabuco.

Faut-il attribuer cette phrase à Luis Cifuentes ou est-ce une précision rajoutée par Katia Chornik ?
On imagine mal en effet Luis Cifuentes se rappeler, 40 ans après, où se trouvait précisément Antonio Gonzalez au moment de cette prise de vue en janvier 1974. Il est donc plus probable que Luis Cifuentes et/ou Katia Chornik ont pris connaissance de la page «Camp de Chacabuco, les photos couleur de Miguel Herberg», où cette photo est en ligne depuis mars 2014, avec, sur la gauche, Antonio González (noté et nommé en n°12).
Cette page ne laisse aucun doute sur le véritable auteur de cette photo, Miguel Herberg. Ce serait donc en toute mauvaise foi que cette photo a été attribuée à Heynowski et Scheumann, plutôt qu’à Miguel Herberg, sur le site Cantos Cautivos du Musée de la mémoire et des droits de l’Homme.

Il reste à savoir, pour la photo mise en ligne sur Cantos Cautivos, qui a fait le choix de recadrer la photo d’origine de Miguel Herberg et d’en effacer le contexte, la messe célébrée par Mgr Fernando Ariztía Ruiz.
Walter Heynowski, Gerhard Scheumann et les agences de presse de la RDA, se sont attribués beaucoup des photos prises par Miguel Herberg, notamment certaines de celles qu’il a prise dans les camps de Chacabuco et de Pisagua (voir les 3 exemples d’emprunts cités dans la note 3).
Ces emprunts des photos d’Herberg en RDA sont surtout des reprises de parutions des photos diffusées par Herberg dans la presse italienne en 1974. La fausse attribution de la photo du Conjunto Chacabuco servait le discours de propagande de l’ancienne Allemagne de l’Est sur le Chili. Attribuée à Walter Heynowski et Gerhard Scheumann, cette photo entrait alors dans le grand corpus des exploits des deux documentaristes. Ils étaient célébrés en RDA, et encore aujourd’hui par la mémoire officielle chilienne, comme les héros courageux de la solidarité internationale. Il est possible que cette photo a été recadrée afin d’en gommer le contexte religieux pour une publication en RDA où prévalait un athéisme militant. Cantos Cautivos aurait donc repris cette photo d’une publication de l’Allemagne de l’Est. Il n’est pas exclu que ce soit Luis Cifuentes Seres, ancien réfugié en RDA, qui détenait cette publication avec cette photo recadrée et l’a communiquée en l’état à Katia Chornik.

– Faut-il être surpris par ce déni ?
Le 27 avril 2017, un mois avant qu’elle présente son travail à la Maison de l’Amérique latine, nous avons  fourni par mail à Katia Chornik toutes les informations, les documents et les sources qui prouvaient de manière irréfutable ses erreurs. Nous lui avons notamment envoyé une copie de la page de L’Europeo du 21 mars 1974 (reproduite plus haut) où était parue la photo dans un cadrage qui respectait le présence de Mgr Fernando Ariztía, et la copie de la page intégrale du Neues Deutschland du 11 septembre 2013 (extrait de cette page en illustration ci-dessous) dans laquelle Heynowski reconnaissait que ni lui, ni Scheumann n’étaient jamais retournés au Chili après le 11 septembre 1973.

Neues Deutschland, 11 septembre 2013, p.3 :
« Gerhard Scheumann und ich kamen nach dem Putsch nicht mehr nach Chile hinein… »
(Gerhard Scheumann et moi ne sommes plus retournés au Chili après le putsch)

Que vaut le témoignage mis en ligne sur le site du Musée de la mémoire s’il est contredit par des documents d’archives irréfutables ?
Katia Chornik réunit des témoignages sous le parrainage du Musée de la mémoire. Mais que vaut son travail d’historienne si elle ne prend pas la précaution d’évaluer la rigueur des témoignages avant de les mettre en ligne ? Ou pire, qu’elle maintient sur le site Cantos Cautivos ce qu’elle sait être faux ?
Ce déni, certes à propos d’un fait qui reste un détail de l’histoire, est significatif d’une manière d’écrire l’histoire en se soumettant aux impératifs d’une mémoire formatée. Cette mémoire formatée est celle qui préfère continuer à célébrer Walter Heynowski et Gerhard Scheumann, deux imposteurs, mais de purs produits de l’ex-RDA, plutôt que Miguel Herberg Hartung, un anarchiste. Comme s’il fallait ne pas bousculer une mémoire souvent encore figée dans une époque révolue, celle de la Guerre froide.
Rien de surprenant ici, Dans Vichy un passé qui ne passe pas, Henry Rousso et Éric Conan notaient déjà, en 1994, que le devoir de mémoire «relègue souvent au second plan le souci de la vérité et la nécessité du regard critique»… et dans la conclusion de leur ouvrage, ils en appelaient à Paul Ricœur et affirmaient : «Le devoir de mémoire n’est qu’une coquille vide s’il ne procède pas d’un savoir. Il n’est […] qu’une leçon de morale pompeuse s’il n’est pas arrimé à un devoir de vérité».

Dans la présentation de sa politique de collection, le “Museo de la Memoria y los Derechos Humanos” de Santiago s’engage à respecter le droit intellectuel. Une protection dont le musée n’a pas fait bénéficier le travail de Miguel Herberg Hartung.
Capture d’écran, le 26 septembre 2017.

Dans la définition de sa politique de réunion d’archives, le Musée de la mémoire de Santiago s’engage à respecter la propriété intellectuelle (lire « Archivo de Fondos y Colecciones » et voir ci-contre).
De toute évidence, cet engagement ne vaut pas pour le travail de Miguel Herberg Hartung.
Ajoutons que la reconnaissance du travail exceptionnel d’Herberg au Chili en 1973 et 1974 n’engage en rien à approuver les contenus des différentes interventions postérieures de Miguel Herberg liées au Chili (articles, livres, interviews, documentaires) où il est loin d’avoir montré une rigueur irréprochable quant à la description des faits – comme beaucoup de journalistes et témoins de cette période (nos propres articles écrits à Santiago après le coup d’État et parus en France ne sont pas sans quelques erreurs factuelles et erreurs d’appréciation). Herberg n’a par ailleurs pas toujours pris, dans la juste intention de défendre son droit intellectuel sur son  travail exceptionnel, les initiatives les plus heureuses.

Ajout du 19 novembre 2017
Un début ?
Depuis la mise en ligne de ce texte, le 6 novembre 2017, Katia Chornik a effacé une ligne de la page où les deux imposteurs, Heynowski et Scheumann, sont désignés comme les auteurs de la photo du “Conjunto Chacabuco”.

Mais, comme on le voit

sur l’illustration ci-dessous, le reste du texte est resté le même, notamment «Esta imagen fue grabada por los documentalistas Heynowski y Scheumann de la RDA, quienes a fines de 1973 consiguieron acceso al Campamento de Chacabuco haciéndose pasar por alemanes occidentales».
Rien n’est donc changé sur le fond. Katia Chornik ne s’est donc pas encore décidée à désigner le véritable auteur de cette photo, Miguel Herberg.
Il reste beaucoup de corrections à faire sur cette page pour que la mémoire, au nom de laquelle Katia Chornik prétend intervenir, rejoigne l’histoire.

Depuis la mise en ligne de notre texte, Katia Chornik a effacé une ligne de cette page. Mais dans le reste du texte, les deux imposteurs, Walter Heynowski et Gerhard Scheumann, restent désignés comme les auteurs de la photo du “Conjunto Chacabuco”.
Il reste beaucoup de corrections à faire sur cette page pour que la mémoire rejoigne l’histoire.

 





 

B)    WALTER HEYNOWSKI, GERHARD SCHEUMANN… ET MIGUEL HERBERG DANS DES TRAVAUX UNIVERSITAIRES

Jacqueline Mouesca, membre du parti communiste chilien et exilée en France après le coup d’État, a suivi des études de cinéma à Paris 1 (Panthéon-Sorbonne) et Paris 10 (Nanterre) et obtenu un DEA. De retour à Santiago, elle a enseigné à l’Université du Chili. Elle est l’auteur d’une œuvre importante sur l’histoire du Cinéma chilien.
Son premier ouvrage, Plano secuencia de la memoria de Chile. Veinticinco años de cine chileno (1960-1985), a été publié à Madrid, en 1987 (Ediciones del Litoral).
Le chapitre «Le Chili vu par les cinéastes étrangers» réserve une bonne place à Walter Heynowski et Gerhard Scheumann. J. Mouesca ne s’éloigne pas de leur récit et décrit donc les deux héros obtenant en 1973 de nombreux interviews avec les représentants de la droite chilienne qui, proches du nouveau pouvoir après le coup d’État, les aideront à leur retour au Chili en 1974 à réaliser leur exploit, le tournage dans les camps de Chacabuco et Pisagua.
Cependant, J. Mouesca cite le nom d’Herberg («… un colaborador ocasional, el periodista español Miguel Herberg…») à propos de Yo he sido, yo soy, yo seré et elle reconnaît aux films du cycle chilien «su estilo un tanto reiterativo y doctrinario» («leur style un peu répétitif et doctrinaire»). Mais Jacqueline Mouesca fait valoir que les séquences et interviews tournées sont exceptionnelles et qu’elles font à elles seules des films du cycle chilien d’H&S des œuvres « fondamentales« , « uniques« , « irremplaçables« . Le texte de Jacqueline Mouesca est d’autant plus intéressant à relire, une fois prouvé que Miguel Herberg, et non pas Heynowski et Scheumann, se trouvait en 1973 face aux représentants de la droite chilienne et en 1974 face au général Pinochet, au général Leigh et devant les prisonniers de Chacabuco et Pisagua.

Caroline Moine, Perrine Val et Marcy Campos Pérez ont chacune abordé, dans leurs travaux et publications soutenus ou publiés en France, l’activité des documentaristes est-allemands Walter Heynowski et Gerhard Scheumann et leur cycle chilien. Donnons une idée de la chronologie de ces recherches avant de plonger plus en détail dans les travaux de Caroline Moine, l’historienne qui a le plus souvent évoqué le cycle chilien d’Heynowski et Scheumann dans ses travaux.

Caroline MOINE a défendu sa thèse en mars 2005, à l’Université Paris 1 Panthéon- Sorbonne : Le cinéma en RDA, entre autarcie culturelle et dialogue international (discipline, histoire), sous la direction de Robert Frank et Étienne François. Dans la partie «Le Studio H&S, pour une propagande anti-impérialiste», c’est au cycle chilien que Moine accorde le plus de place dans la partie réservée aux films produits par Heynowski et Scheumann. Citons aussi, parmi d’autres travaux que nous évoquerons plus avant, la communication de Caroline Moine, en novembre 2008 au colloque Lorsque Clio s’empare du documentaire (ici, le programme du Colloque en fichier pdf) : «Œuvres de propagande, œuvres d’historiens ? Des documentaires témoins à charge contre le régime de Pinochet». Les actes de ce colloque paraîtront en 2011 avec un article de Caroline Moine intitulé : «Filmer pour témoigner. Documentaires et solidarité internationale contre le régime de Pinochet». Les films du cycle chilien d’Heynowski et Scheumann, et particulièrement J’étais, je suis, je serai, en sont le sujet principal.
Après 2011, Moine évoquera régulièrement le cycle chilien d’Heynowski et Scheumann, à trois colloques organisés à l’occasion du 40ème anniversaire du coup d’État militaire, puis dans un ouvrage, Cinéma et guerre Froide, paru en 2014 et un article, “Votre combat est le notre” publié fin 2015.

Perrine VAL a présenté en juin 2011 un mémoire de Master 2 rédigé sous la direction de Matthias Steinle : De l’Est à l’Ouest. Diffusion et réception du cinéma est-allemand en France. Elle y accorde une grande importance au cycle chilien d’H&S dans un chapitre, «La diffusion des documentaires du Studio H&S sur le Chili par UNI.CI.TÉ», qui occupe près de la moitié du mémoire. Le directeur de cette recherche, Mathias Steinle, avait lui-même soutenu en octobre 2002 à l’Université Paris 4, Paris-Sorbonne, une thèse intitulée Regards croisés entre les deux Allemagnes dans le film documentaire où un chapitre d’une vingtaine de pages, “H&S : der Dokumentarist als Propagandist« , présentait le Studio Heynowski & Scheumann et ses films qui visaient la République fédérale d’Allemagne.
Une synthèse du mémoire de Perrine Val est parue en octobre 2011 dans le n°198 de la revue Allemagne d’aujourd’hui («Diffusion et réception du cinéma est­allemand en France»). Par ailleurs, une communication de 2012 « Walter Heynowski et Gerhard Scheumann, documentaristes est ­allemands, passeurs d’images entre le Chili et la France » paraît en 2013 (cf ici, publications de Perrine Val).
Doctorante depuis 2012, elle poursuit ses recherches et prépare une thèse, Les relations cinématographiques entre la France et la RDA dirigée par Sylvie Lindeperg et Matthias Steinle, le directeur de son mémoire de master.
Dans ses publications, Perrine Val cite avec pertinence les remarques de Caroline Moine (2005 et 2011) sur la nature propagandiste des films du cycle chilien d’H&S, mais elle reprend aussi de grossières erreurs de C. Moine, notamment à propos du contenu du film J’étais, je suis, je serai.
Il faut surtout retenir que Perrine Val, sans rien savoir de l’imposture d’Heynowski et Scheumann au moment de la rédaction de ses textes, livre cependant, en creux, des éclairages bienvenus sur leur travail de faussaire, notamment sur la mise en scène appuyée, dans le film J’étais, je suis, je serai, de leurs prétendus exploits.
Notons qu’en évoquant à plusieurs reprises le livre “Le cinéma, art subversif” d’Amos Voguel et en citant ses commentaires sévères sur Heynowski et Scheumann, Perrine Val ouvre une piste particulièrement intéressante. Val renvoie à  la traduction française, publiée en 1977 aux Éditions Buchet-Chastel, de Film as a Subversive Art. La sortie de l’édition originale de ce livre, au tout début de l’année 1974, a peut être directement pesé sur la décision d’Heynowski et Scheumann de s’inventer en héros courageux de Chacabuco et Pisagua (voir note 4).

Marcy CAMPOS PERES, une étudiante chilienne, a consacré un paragraphe aux films du Studio H&S, et cité le nom de Miguel Herberg, dans un article publié en 2015, «Construcciones visuales y memorias de la dictadura de Pinochet a través de películas y reportajes extranjeros (1973-2013)». Elle y reprend la version “RDA” des deux héros Heynowski et Scheumann qui se seraient infiltrés dans la droite chilienne et auraient tourné dans les camps de Chacabuco et Pisagua, mais elle reconnaît aussi, en note de bas de page, un modeste rôle à Miguel Herberg. M. Campos renvoie dans ce paragraphe au livre Señales contra el olvido. Cine chileno recobrado (2012), d’Isabel Mardones, ce qui explique, pour une bonne part, ses erreurs (voir nos commentaires sur l’ouvrage d’I. Mardones à la fin de notre texte).
M. Campos a déposé en novembre 2014 à l’EHESS le sujet de thèse L’image de l’extérieur : la dictature chilienne dans les films et les reportages » étrangers (1973-2013). Cette thèse en cotutelle est sous la direction de Frédérique Langue (EHESS) et Alfredo Riquelme Segovia (Pontificia Universidad Católica de Chile). Heynowski et Scheumann ayant été les cinéastes les plus prolixes à cet égard (près d’une douzaine de films), cette thèse devrait donc leur accorder une place importante.

Carolina AMARAL, brésilienne, poursuit aussi des travaux sur la place et le rôle du cinéma dans le mouvement de solidarité avec le Chili qu’elle a présentés en France  à plusieurs des colloques organisés en 2013. Elle a engagé de nouvelles recherches : «Cinema e solidariedade internacional ao Chile após o golpe de 1973: análise dos documentários Setembro chileno (1973), Contra a razão e pela força (1974) e Eu fui, eu sou, eu serei (1974)”. À propos du 3ème film, J’étais, Je suis, Je serai, C. Amaral reprend dans la présentation de son projet, comme Caroline Moine l’a fait dans sa thèse de 2005 et l’article de 2011, le récit propagandiste des exploits de Walter Heynowski et Gerhard Scheumann face au général Pinochet et au cœur des camps de prisonniers de Chacabuco et Pisagua.

On pourrait aussi citer des travaux allemands, notamment ceux de chercheurs de l’Université de Leipzig, mais ils  n’ouvrent aucune piste sur l’imposture en œuvre dans le cycle chilien du Studio H&S. L’ouvrage le plus important, Dokumentarfilm zwischen Beweis und Pamphlet: Heynowski & Scheumann und Gruppe Katins (2003), de Rudiger Steinmetz, présente Gehrard Scheumann comme agent de la STASI, une information qui se révèlerait importante si elle était solidement documentée.




C)   LE CYCLE CHILIEN D’HEYNOWSKI & SCHEUMANN ÉVOQUÉ AU RYTHME D’UNE MÉMOIRE FORMATÉE

« Chaque film a une histoire, qui est Histoire » (Marc Ferro, Cinéma et Histoire, 1977)

Nous nous intéresserons ici aux tribulations de Walter Heynowski, Gerhard Scheumann… et Miguel Herberg dans 7 travaux de Caroline Moine.
Caroline Moine a abordé le cycle chilien du Studio Heynowski & Scheumann dans sa thèse. Elle l’a ensuite traité plus en détail à l’occasion d’un colloque en 2008, dont les actes ont été publiés en 2011. C. Moine a aussi évoqué les films de Walter Heynowski et Gerhard Scheumann dans trois colloques organisés en septembre et octobre 2013 à l’occasion du 40ème anniversaire du coup d’État, puis elle a abordé à nouveau le cas Heynowski et Scheumann dans un livre paru en 2014, et enfin dans l’article paru en 2015 à l’occasion de l’édition d’un dossier issu du colloque de septembre 2013.
Sur les rôles respectifs d’Heynowski, de Scheumann et d’Herberg dans les tournages des séquences qui ont nourri une bonne part des  films du cycle chilien, C. Moine, historienne, s’est d’abord alignée sur le récit propagandiste des deux imposteurs, dans un première période par ignorance (voir les sous-chapitres 1, 2 et 3, ci-dessous) et dans une deuxième période par opportunisme (sous-chapitres 4 et 5), puis elle passe outre à ce qu’elle a appris fin 2013 et en 2014 (sous-chapitre 6), pour se soumettre finalement à une version compatible avec celle du Musée de la Mémoire et des droits de l’Homme de Santiago qui s’entête à nier le travail de Miguel Herberg (sous-chapitres 8 et 9).

En conclusion de ses Douze leçons sur l’histoire, Antoine Prost constate que «la vérité en histoire, c’est ce qui est prouvé». Nous avons donc pris le parti d’exposer de manière détaillée les preuves qui fondent nos critiques du travail d’historienne de Caroline Moine au sujet du cycle chilien de Walter Heynowski et Gerhard Scheumann. Nous entrons d’autant plus dans les détails que nos critiques sont sévères et que nous devons donc solidement les justifier.
L’exposition des preuves qui fondent nos critiques nous donne l’occasion de présenter des documents et des arguments dont nous espérons qu’ils éviteront des erreurs et ouvriront de nouvelles pistes aux futurs chercheurs qui aborderont le cas Heynowski, Scheumann… et Herberg, surtout en France, au Chili et en Allemagne.
Nous pensons que ce sont d’abord des recherches menées en Allemagne dans les archives de la DEFA qui pourraient permettre de faire des découvertes intéressantes sur le sort du matériel tourné au Chili en 1973 et 1974 sous la direction de Miguel Herberg et qui n’a pas été utilisé par Heynowski et Scheumann dans leurs films du cycle chilien. Quoique, selon Helmut Morsbach, directeur de la DEFA de 2003 à 2013 (  note 5), beaucoup de documents trop compromettants, ont été détruits au moment de la chute du Mur de Berlin.


1) 2005, la thèse «Le cinéma en RDA, entre autarcie culturelle et dialogue international. Une histoire du festival de films documentaires de Leipzig (1949-1990)»

De la thèse de Caroline Moine, près de 600 pages réparties en deux volumes, nous nous intéresserons seulement à la troisième partie de son chapitre 6 : «Le Studio H&S, pour une propagande anti-impérialiste», qui court de la page 274 à la page 285.
Après avoir souligné la place des productions du Studio H&S dans les mouvements de la solidarité internationale, évoqué leur volonté de mettre leur caméra «au service de la propagande, véritable arme contre l’ennemi» et leur vision binaire – les “bons” et les “méchants” –, Moine décrit avec précision (pp. 277 à 279) comment ils obtiennent de haute lutte, jusqu’à s’adresser directement à Erich Honecker, secrétaire général du Parti et premier dirigeant de la RDA, l’autorisation de créer leur propre Studio H&S. Puis, C. Moine aborde leur travail «Du Vietnam au Chili» (p. 280). À propos du Vietnam, Moine note au passage la mise en cause par le critique Ouest-Allemand Ulrich Gregor de la manière dont Heynowski et Scheumann ont tourné leurs interviews-interrogatoires des pilotes américains prisonniers à Hanoï pour leur film Piloten im pyjama (Pilotes en pyjama).
Dans la partie «La cause du Chili», une fois montré qu’après le coup d’État du 11 septembre 1973, «tous les éléments étaient réunis pour lancer, côté communiste, une large campagne de propagande» pour dénoncer le fruit d’une opération de la CIA, Caroline Moine décline les formes prises par cette campagne, notamment ses formes musicales, et insiste plus particulièrement sur la production cinématographique qui l’a nourri, que ce soit en France (elle cite le film Septembre chilien de Bruno Muel et Theo Robichet), en Grande-Bretagne, en URSS, et à Cuba – où est monté le film de Patricio Guzman, La Bataille du Chili — mais surtout en RDA avec «Le cycle chilien» du studio H&S auquel elle consacre un développement séparé.

Thèse de Caroline MOINE, p. 283.
Les erreurs s’accumulent dans le texte consacré au film « J’étais, je suis, je serai » (« Ich war, ich bin, ich werde sein »), du Studio Heynowski & Scheumann (H&S).

– Erreurs et ignorance à propos des films du cycle chilien du Studio H&S
La page 283 de cette thèse, consacrée au cycle chilien du Studio H&S, accumule les erreurs, particulièrement à propos du film Ich war, ich bin, ich werde sein (J’étais, je suis, je serai et Yo he sido, yo soy, yo seré pour ses versions française et espagnole).

J’étais, je suis, je serai , le film le plus connu internationalement de toute la production du Studio H&S, est celui qui a fait de ses deux réalisateurs des héros de la solidarité internationale avec le Chili. Mais alors qu’elle vient d’insister à plusieurs reprises sur le caractère propagandiste de la production du Studio H&S, C. Moine adopte cependant sans précaution le récit mensonger qui fait d’Heynowski et Scheumann deux héros est-allemands de la cause chilienne : ils ont fait face en personne au général Pinochet et l’ont berné pour pouvoir, au risque de leur vie, entrer et tourner dans les camps de prisonniers de Chacabuco et de Pisagua.
Il est cependant juste de noter que cette ignorance de l’imposture d’Heynowski et Scheumann est partagée avec les universitaires allemands qui ont travaillé sur la production du Studio H&S et qui n’ont, jusqu’à ce jour, jamais traité cet aspect.

27 août 2001, Palais de La Moneda : Alfredo Barría Troncoso (à gauche de la photo), Directeur du Festival de Valparaiso et Agustin Squella Narducci (à droite), conseiller culturel de la Présidence et ancien Recteur de l’Université de Valparaiso, présentent Walter Heynowski au Président Ricardo Lagos.
Photo : http://www.cinerecobrado.cl/anteriores/

De plus, aurait-elle lancé, avant 2005, des recherches du côté chilien, C. Moine n’y aurait vu que des articles, aussi bien dans les journaux chiliens de gauche que de droite (  note 6), qui rendaient compte de l’accueil enthousiaste réservé à Walter Heynowski – le documentariste qui avait risqué sa vie pour tourner dans les camps de Chacabuco et Pisagua – en août 2001, au 5ème festival de Valparaiso, et de sa réception, comme héros, par le président Lagos au palais de la Moneda.

Il existait des textes qui pouvaient mettre, avant 2005, sur la piste de l’imposture de Walter Heynowski et Gerhard Scheumann, mais ils étaient difficilement accessibles, dispersés dans les quotidiens et les hebdomadaires italiens des années 73-80. On peut aussi signaler un texte de Matías Antolín écrit à l’occasion du Festival 1979 de Valladolid (Espagne) et un autre de Danilo Trelles rédigé pour le catalogue du Festival 1993 du Cinéma latino-américain de Trieste (voir I – 4 : Témoin privilégié, Danilo Trelles avait tout dit en 1993).

On peut en revanche s’étonner des erreurs et contresens de Caroline Moine dans sa brève présentation du film J’étais, je suis, je serai. Des erreurs à répétition qu’un visionnage plus attentif du film et une connaissance minimum de l’histoire et des faits chiliens lui auraient permis d’éviter.

– Une drôle de «permission du général Pinochet en personne»
Caroline Moine affirme d’abord qu’Heynowski et Scheumann ont réussi à se rendre «dans l’un des camps de la junte» [elle cite Chacabuco mais ignore Pisagua] et «ils y parvinrent en se faisant passer pour des Allemands de l’Ouest et en soutirant la permission du général Pinochet en personne» [souligné par nous]. On cherche en vain cette permission accordée par le général Pinochet d’entrer dans ces camps, ou même de les survoler.

“Vol d’approche sur Chacabuco. Avec caméra et micro dans les camps de concentration chiliens”.
Dans cet ouvrage publié en RDA en 1974, au moment de la sortie du film “Ich war, ich bin, ich werde sein”, Heynowski et Scheumann commencent par célébrer leur propre exploit.
On y trouve p.9 une reproduction caviardée de l’autorisation qui leur aurait été personnellement accordée par le général Pinochet pour effectuer un reportage dans le nord du pays, «Sans visites de détenus».

Sans même rien connaître du contexte chilien et de l’imposture qui concerne la présence prétendue d’Heynowski et Scheumann à Chacabuco et Pisagua, un simple spectateur de ce film comprend qu’Heynowski et Scheumann présentent dans J’étais, je suis, je serai, une version très différente de celle brièvement décrite par Caroline Moine.

Une autorisation maquillée
Revenons au texte de cette autorisation (voir l’illustration ci-dessous), signée le 28 janvier 1974 «POR O. DEL SR. PDTE. DE LA JUNTA» (Sur ordre de monsieur le Président de la Junte») par le colonel Sergio Badiola Broberg, aide-de camp du dictateur.
Quiconque a visionné le film Je suis, j’étais, je serai, a vu cette autorisation s’afficher à l’écran à quatre occasions (à 1’33’’, 3’18’’, 4’24’’ et 4’51’’ après le début du film), les deux héros-imposteurs n’étant pas avares de commentaires et de démonstrations sur la ruse dont ils auraient fait preuve pour réaliser leur exploit.
On pouvait alors, par un visionnage image par image, déchiffrer, certes avec quelques difficultés, le texte de cette autorisation.
Mais on peut aussi se reporter à l’ouvrage (voir ci-contre), Anflug auf Chacabuco. Mit Kamera und Mikrofon in chilenischen KZ-Lagen (Vol d’approche sur Chacabuco. Avec caméra et micro dans les camps de concentration chiliens). Sorti en septembre 1974 en RDA, simultanément avec le film Ich war, ich bin, ich werde sein (version originale allemande), ce livre est signé «Heynowski & Scheumann. Peter Hellmich».
La page 9 de ce livre (à droite dans l’illustration ci-dessous) affiche une reproduction de cette autorisation, cette fois parfaitement lisible, suivie de sa traduction en allemand.

L’autorisation délivrée par le général Pinochet de se déplacer pour un reportage («Sin visitas de detenidos“) dans le nord du pays.
À droite, l’autorisation reproduite à la page 9 de l’ouvrage signé par Heynowski, Scheumann et Hellmich ; les noms des véritables bénéficiaires de cette autorisation (Herberg, Hellmich et Berger) ont été masqués par un grossier raturage.
À gauche, le même document montré dans le film «Ich war, ich bin, ich werde sein». Les noms des journalistes bénéficiaires ont été plus discrètement effacés. L’opération est alors peu visible pour un simple spectateur.
Ainsi, par raturage et effacement du nom de Miguel Herberg, les documentaristes Walter Heynowski et Gerhard Scheumann signaient ainsi, dès 1974, leur imposture.

Dans ce document, il est demandé aux commandants des garnisons du nord du pays d’apporter leur aide aux journalistes afin qu’ils y effectuent un reportage ; et il est aussitôt précisé «Sans visite de détenus» («dar las facilidades del caso a los periodistas a fin que efectúen un reportaje por la zona norte del pais. Sin visitas de detenidos».
Il paraît assez difficile de voir dans l’expression «Sin visitas de detenidos», une “permission” du général Pinochet d’entrer dans les camps de prisonniers.
Dans la version du livre, deux lignes où l’on s’attend à voir cités les noms des journalistes bénéficiaires de cette autorisation (dans la vraie vie, Herberg, Hellmich et Berger) sont raturées en noir. Ce masquage est si maladroit qu’il a probablement été réalisé à la va-vite, au pied des machines déjà prêtes à rouler pour l’impression. Dans le film, un simple effacement rend la suppression des noms des journalistes plus discrète et difficilement détectable sans passer par l’arrêt sur image.
La seconde autorisation obtenue par Miguel Herberg, aussi signée par le colonel Badiola «sur ordre du général Pinochet», est une autorisation de vol à destination «d’Arica, Iquique, Antofagasta, Calama (Chuquicamata) y La Serena», pour l’avion privé (il est précisé, un Piper Cherokee six) loué avec son pilote, Luis Peralta, afin de se déplacer dans le nord du pays pour leurs reportages ”sans visite de détenus”

(Photo Miguel Herberg).
Atterrissage au camp de Pisagua.
En arrière plan, l’avion, un Piper Cherokee six, et son pilote, Luis PERALTA (chemise bleue et catogan).
Devant, Manfred BERGER (preneur de son), Peter HELLMICH (Caméraman) et un militaire.

Cette deuxième autorisation est parfaitement lisible à l’écran avec un arrêt sur l’image à 4’02’’ du film.
Là encore, on se rend compte que les noms des membres de l’équipe de tournage ont été effacés à l’endroit où devraient apparaître les noms des passagers du Piper. Sur sa reproduction à la page 8 du livre Anflug auf Chacabuco, on trouve à nouveau deux lignes grossièrement raturées en noir.
Il s’agit ici des premiers indices de l’imposture d’Heynowski et Scheumann inscrits dès 1974 dans leurs propres film et livre. Si nos deux “héros” avaient été sur place, donc bénéficiaires de ces autorisations de déplacement, leurs noms apparaîtraient sur ces documents et Heynowski et Scheumann n’auraient pas manqué de le souligner par un zoom sur leurs noms, comme ils le font à plusieurs reprises pour d’autres parties de ces autorisations.

Comme le montrent les photos de la planche-contact des archives de Miguel Herberg présentée ci-dessous, l’équipe de tournage donne effectivement le change et fait aussi du reportage classique.
 Une visite sur les quais d’Antofagasta (5A à 8A), port d’embarquement du cuivre chilien, est réalisé postérieurement à une rencontre avec le général Joaquin Lagos (1 à 3A). Puis, après une photo où apparaît Manfred Berger (chemise rayée,13A), on distingue des clichés, ici sous exposés, de la mine à ciel ouvert de Chuquicamata et de son usine de traitement (14A à 19).

Planche-contact janvier/février 1973 (archives de Miguel Herberg).
Général Joaquin Lagos Osorio (qui avait autorité sur le camp de prisonniers de Chacabuco), chargement de cuivre sur les quais du port d’Antofagasta, mines de Chuqicamata, Julio Bazán, général Eduardo Cano, Pablo Rodriguez, Álvaro Puga, Colonel Alberto Labbé, et Onofre Jarpa.

Notons au passage qu’après le retour d’Herberg, d’Hellmich et de Berger à Santiago du Chili, le reste des photos de cette planche-contact témoignent des interviews menées par Herberg avec Julio Bazán (19A à 23), le général Cano (25A à 27, ( note 7)  – en 23A et 24A, on trouve Peter Hellmich, le caméraman –, puis Pablo Rodriguez (28, 29), le leader de Patria y Libertad, et Álvaro Puga (30…), journaliste qui sera un collaborateur de la DINA, le Colonel Alberto Labbé (35…) et enfin Onofre Jarpa (36A), ancien leader du Parti Nacional et futur ministre de l’intérieur d’Augusto Pinochet de 1983 à 1985.
On retrouvera de larges extraits des interviews de ces personnages, à l’exception de celles d’Alberto Labbé et Álvaro Puga, repris dans les films du cycle Chilien du Studio H&S.

Ce n’est donc pas le chef de la junte qui a autorisé Miguel Herberg et son équipe à tourner dans le camp de Chacabuco, puisque, tout au contraire, le document rédigé par l’aide de camp du général Pinochet le leurs interdisait.
Ces erreurs sur les auteurs et les contenus des différentes autorisations, et sur les conditions de transport vers le camp de Chacabuco, ne sont pas anodines.
 Le stratagème grossier dont Heynowski et Scheumann se vantent dans J’étais, je suis, je serai – les deux autorisations placées en recto-verso l’une de l’autre pour n’en monter qu’une seule, celle qui n’avait pas la mention «sin vista de detenidos» – est une pure invention des deux imposteurs.

En effet, c’est à l’issue d’un entretien de Miguel Herberg avec le général Joaquin Lagos Osorio, commandant la région d’Antofagasta, que ce dernier a autorisé l’équipe de tournage à gagner le camp de prisonnier de Chacabuco et, mieux encore, a mis à sa disposition pour s’y rendre l’hélicoptère militaire Puma dont la région militaire disposait.
 Le profil de ce général vaut qu’on s’y attarde.

Général Joaquín Lagos Osorio (janvier 1974). Photo Miguel Herberg

Qui était le général Joaquín Lagos Osorio ?
Trois mois avant son interview par Miguel Herberg, le général Joaquin Lagos s’était plaint énergiquement au général Pinochet de passage à Antofagasta, le 19 octobre 1973, de 14 exécutions perpétrées dans sa juridiction, mais derrière son dos, à l’initiative du général Sergio Arellano Stark. L’intervention de Joaquín Lagos obligera Pinochet à mettre un terme à l’épisode connu comme “La Caravane de la mort(  note 8). En fait, c’est bien sur l’ordre de Pinochet qu’Arellano avait parcouru le pays, du Sud au Nord, pour procéder à des exécutions après des simulacres de procès. A l’occasion de sa rencontre avec Pinochet, Lagos avait donné sa démission irrévocable que le chef de la junte avait dans un premier temps refusée. C’est pourquoi le général Lagos avait encore autorité sur le camp de Chacabuco en janvier 1974. Selon Patricia Verdugo (note 8), le général Lagos sera rappelé à Santiago en février 1974 et finalement autorisé à quitter l’armée (Ejercito) en octobre 1974.
Le témoignage du Général Lagos et un document qu’il apportera au juge Juan Guzmán Tapia sur l’épisode de la Caravane de la mort seront décisifs pour permettre l’inculpation du général Pinochet le 1er décembre 2000. 
Le général Lagos n’était donc pas le personnage pâlot que tentent de ridiculiser Heynowski et Scheumann, ni “l’assassin” que dénonce Miguel Herberg dans son propre montage La historia que se repite (mais, cela vaut pour Herberg, comme pour d’autres journalistes et cinéastes, le fait d’avoir pris des risques pour tourner des images exceptionnelles ne vaccine pas contre les erreurs, les montages et commentaires peu heureux de ces mêmes images).

Caroline Moine commet d’autres erreurs dans sa brève présentation du film J’étais, je suis, je serai… Dans la suite de ce compte-rendu, elle confond les images, les commentaires et les illustrations sonores du film. Elle situe au camp de Chacabuco les images des «exercices physiques pénibles que les prisonniers étaient obligés de faire…» alors qu’il s’agit, comme il est clairement précisé dans le film, d’images du camp de Pisagua, camp qu’elle ne mentionne pas.

 – Le comble de la confusion
L’ignorance et la confusion sont à leur comble quand Caroline Moine écrit :
 «Des gros plans sur les visages sombres des prisonniers alternaient avec des scènes plus générales montrant des baraquements sur fonds de musique chilienne, chants révolutionnaires et hymne de résistance, repris à la fin par Allende chantant devant un large public, où l’on reconnaît le jeune général Pinochet» [souligné par nous].

Puisqu’il est «repris à la fin par Allende», l’«hymne de résistance» mentionné ici par Caroline Moine, ne peut être que celui entonné par les prisonniers de Pisagua (et non pas de Chacabuco) dans la séquence qui précède celle où apparaît Salvador Allende.
Revenons donc à ces séquences dans le vrai film, qui ne sont pas celles imaginées et décrites avec une certaine légèreté par C. Moine.

La description de C. Moine renvoie indiscutablement à 3 séquences distinctes, montées l’une à la suite de l’autre, où l’on voit successivement les prisonniers de Pisagua filmés en janvier 1974, puis Salvador Allende au Centre Gabriela Mistral en juillet 1973, et enfin Augusto Pinochet assistant à la messe de Te Deum du 18 septembre 1973.
On peut aussi parler de 6 séquences si l’on tient compte des 3 séquences qui suivent et précèdent le générique de fin (vue aérienne du camp de Chacabuco en 1974, à nouveau Allende en juillet 1973, et à nouveau les prisonniers de Pisagua en 1974).
Tout le long de ces 6 séquences qui s’enchaînent, on n’entend – les commentaires en voix off mis à part – que l’hymne national chilien et à aucun moment le moindre «chants révolutionnaires et hymne de résistance». On ne voit pas non plus de «large public» à l’écoute d’Allende, et donc d’autant moins un «jeune général Pinochet» au sein de ce public fantôme.

En entrant dans le détail de ces 6 séquences, on mesure mieux l’ampleur des erreurs et des contresens de Caroline Moine dans la présentation de ce film. Des erreurs et contresens dus assurément au cumul de l’ignorance des faits chiliens et du peu d’attention apportée au visionnage de J’étais, je suis, je serai.

Film « J’étais, je suis, je serai » (Studio H&S, Heynowski & Scheumann, 1974)
Janvier 1974 : soumis aux ordres des militaires, les prisonniers du camp de Pisagua ( et non de Chacabuco) n’entonnent pas « un chant de résistance » entendu par Caroline Moine (thèse, p. 283)… mais l’hymne national, Puro Chile…

Séquence 1, de 1h13’13’’ à 1h14’04’’.
Sous les ordres de leurs geôliers, les prisonniers de Pisagua, alignés sur le mode militaire, assistent à la cérémonie de la levée du drapeau.
Un ordre claque, et les prisonniers doivent se mettre au garde-à-vous et entonner à tue-tête, ni «des chants révolutionnaires», ni «un hymne de résistance», mais l’hymne national chilien, Dulce Patria…
Les militaires faisaient d’autant plus souvent chanter l’hymne national aux prisonniers que la dictature avait ressuscité la 3ème strophe de cet hymne, une strophe tombée en désuétude à la gloire des «vaillants soldats» (Vuestros nombres, valientes soldados, que habéis sido de Chile el sostén, etc / Vos noms, vaillants soldats, Qui ont été le pilier du Chili…). Mais ici, sur les images retenues par Heynowski et Scheumann dans leur film, les prisonniers chantent la 5ème strophe de l’hymne, la seule vraiment connue et reprise lors des cérémonies.

Même si, par méconnaissance, Caroline Moine n’était pas en mesure de reconnaître l’hymne chilien, il paraît particulièrement absurde qu’elle ait pu, étant donné le contexte de cette séquence, y voir les prisonniers au garde-à-vous chantant à tue-tête un «hymne de résistance» pendant que, sans réagir, les militaires hissent le drapeau chilien en haut du mât !

Film « J’étais, je suis, je serai » (Studio H&S, Heynowski & Scheumann, 1974).
Aucune trace sur cette image « du jeune général Pinochet » (thèse de Caroline Moine, p. 283)

Séquence 2, de 1h14’05’’ à 1h14’44’’.
De Pisagua, fin janvier 1974, on passe à une séquence avec Salvador Allende filmé en juillet 1973.
Par la vertu du montage, Allende fait écho aux prisonniers de Pisagua et attaque comme eux la 5ème strophe de l’hymne chilien, devant un public qui n’apparaît pas à l’image mais qu’Allende encourage d’un rapide geste de la main à chanter en chœur avec lui. Il faut reconnaître ici la réussite de ce montage propre à susciter l’émotion – deux séquences, enfin débarrassées de la voix off, avec l’hymne national qui lient les prisonniers de Pisagua et Salvador Allende. Pas la moindre trace ici d’un «jeune général Pinochet» (  note 9).

— Extrait d’une planche-contact (archives Miguel Herberg).
Photos prises par Miguel Herberg à l’occasion du tournage de la séquence 
«hymne national chilien» utilisée par Heynowski et Scheumann dans le film
 «J’étais, je suis, je serai».
Photo du bas, Salvador Allende entonne l’hymne national, à sa gauche, le commandant Arturo Araya. C’est vraisemblablement la dernière photo d’Arturo Araya au côté de Salvador Allende.
Photo du haut, Salvador Allende avec Luis Figueroa.

Une série de photos noir et blanc prises par Miguel Herberg à l’occasion du tournage de cette séquence utilisée par Heynowski et Scheumann permet d’en préciser le contexte. Il s’agit d’une assemblée réunie dans le Centre Gabriela Mistral (ou tour de l’UNCTAD). La réunion est clôturée par une intervention de Luis Figueroa, ministre du Travail et ancien dirigeant de la CUT (Central Única de Trabajadores), puis par un discours de Salvador Allende et l’hymne national.
Notons encore que les paroles du chant “repris” par Allende dans cette seconde séquence d’H&S, l’hymne national, s’affiche en gros caractère sur l’écran. Ces paroles, «Puro, Chile, es tu cielo azulado; / puras brisas te cruzan también, / y tu campo, de flores bordado / es la copia feliz del Edén…» («Chili, pur est ton ciel bleuté / pures sont les brises qui te survolent / et ta campagne, bordées de fleurs, est la joyeuse copie de l’Eden…»), ressemblent fort peu, même pour un simple spectateur qui ignorerait tout de l’histoire du Chili et de son hymne national, à l’ «hymne de résistance» imaginé par C. Moine.

Film « J’étais, je suis, je serai » (Studio H&S, Heynowski & Scheumann, 1974)
Le général Pinochet n’est pas ici dans le public, face à Salvador Allende qui chante un « Hymne de résistance » (thèse de Caroline Moine, p. 283).
Il assiste au traditionnel Te Deum, célébré par le cardinal Raúl Silva Henríquez, le 18 septembre 1973, jour de la fête nationale ; cette année là, sept jours après que le président Allende se soit suicidé après avoir résisté au palais de La Moneda.

Séquence 3, de 1h14’44’’ 1h15’06’’
On voit ci-contre, selon Caroline Moine, le «jeune général Pinochet» au milieu d’un «large public» à l’écoute de Salvador Allende…

En réalité, dans cette troisième séquence, le général Pinochet, qui n’est plus vraiment “jeune” – il aura 58 ans dans deux mois – n’écoute pas Salvador Allende. Le président chilien s’est suicidé sept jours auparavant après avoir résisté dans le Palais de la Moneda.
Augusto Pinochet assiste ici à la messe de Te Deum célébrée par le cardinal Raúl Silva Henríquez, le 18 septembre 1973 à l’église de la Gratitud Nacional,.
On reconnaît facilement ces images tournées à la même occasion que la célèbre photo de Chas Gerretsen de l’agence Gamma – le dictateur aux lunettes noires, cadré assis devant son aide de camp.
À cette messe de Te Deum, Pinochet se lève et s’assoie au rythme imposé par le rite – sur ces images, on le voit s’asseoir –, puis la caméra glisse sur les 3 autres membres de la junte, l’Amiral Merino, et les généraux Leigh et Mendoza.

Dernières séquences
Enfin, suivent, toujours sur fond d’hymne national, les 3 dernières séquences avant l’arrivée du générique. La 4ème séquence est celle des prises de vue depuis l’hélicoptère qui conduit Miguel Herberg, Peter Hellmich et Manfred Berger au camp de Chacabuco. La 5ème séquence revient sur Allende qui chante cette fois-ci le refrain de l’hymne national et reprend «Que, o la tumba serás de los libres, /o el asilo contra la opresión» dont la traduction, en allemand, ou en français, apparaît à l’écran. La 6ème et dernière séquence, avant le générique de fin, revient à Pisagua, et cette fois ce sont les prisonniers qui font écho à Allende en reprenant le refrain de l’hymne national chilien.

Le refrain terminé, le générique défile alors sur des extraits d’une cantate composée par Sergio Ortega. Ce compositeur était l’auteur de la musique d’El pueblo unido jamas sera vencido et de Venceremos, chants de ralliement des sympathisants de l’Union populaire. Ici, comme dans certaines autres séquences du film, on peut effectivement noter le caractère militant de cette musique.


2)   2008-2011, le colloque Lorsque Clio s’empare du documentaire.
et l’article «Filmer pour témoigner. Documentaires et solidarité internationale contre le régime de Pinochet»


Trois ans après avoir soutenu sa thèse, Caroline Moine a participé en novembre 2008, à l’université Michel de Montaigne – Bordeaux 3, au colloque Lorsque Clio s’empare du documentaire, organisé sous la direction de Jean-Pierre Berthin-Maghit, un spécialiste des cinémas de propagande (  note 10).
Le programme du colloque annonçait le titre de sa communication, «Œuvres de propagande, œuvres d’historiens ? Des documentaires témoins à charge contre le régime de Pinochet», et l’accompagnait d’une brève présentation. L’intervention de Caroline Moine devait opposer le cycle chilien du Studio H&S et le cycle La bataille du Chili du cinéaste Patricio Guzman. Les films du Studio H&S tiendrait essentiellement du genre propagandiste, alors que le cycle de Guzman pouvait être considéré comme un travail d’historien (un distinguo que l’on pourrait discuter, mais ce n’est pas ici la place).
La version publiée en 2011 dans les actes du colloque, sous le titre «Filmer pour témoigner. Documentaires et solidarité internationale contre le régime de Pinochet», diffère sensiblement du projet annoncé en 2008 puisque le cycle chilien du Studio H&S en est le sujet principal et qu’il n’est fait que rapidement état de La bataille du Chili de Patricio Guzman en fin d’article pour mieux faire ressortir le caractère propagandiste des films d’H&S.
Moine expose le propos de son article ainsi :
 «Côté communiste, tous les éléments semblèrent réunis pour lancer une large campagne où furent dénoncés les liens unissant la CIA, la “politique impérialiste des Etats-Unis” et les dictatures du Tiers monde. Les films du “cycle chilien” tournés de 1974 à 1978 par les documentaristes est-allemands Walter Heynowski et Gerhard Scheumann en sont un parfait exemple. Leur engagement assumé de propagandistes au service du régime de Berlin-Est permet de s’interroger plus précisément sur la fonction et la place du témoignage dans les films des démocraties populaires consacrés au thème de la Solidarité internationale. Qui filmer comme témoin ? Quel dispositif adopter ? Comment l’intégrer dans l’argumentation générale ? »

Avant 2005, Caroline Moine n’avait pas visionné attentivement les films et courts-métrages du cycle chilien d’Heynowski et Scheumann auquel, il est vrai, elle ne consacrait qu’une page de sa thèse. Mais le visionnage attentif de ces films aurait dû s’imposer dans la perspective de la communication de 2008 consacré au cycle chilien d’H&S.

– L’Union populaire et ses composantes
Pour rendre compte des films d’H&S en évitant les erreurs, il est nécessaire de connaître, au moins à grands traits, l’histoire de l’Union populaire et de la dictature. Dans la partie de l’article de Caroline Moine intitulée «Solidarité internationale et cinéma : le cas chilien» on trouve cependant des passages pour le moins discutables ; on lit notamment :
«Dans le contexte de Guerre froide de l’époque, la coalition électorale conduite par Salvador Allende avait soulevé de nombreux espoirs, et de nombreuses craintes. Une telle tentative de voir cohabiter socialistes et communistes, réformateurs et révolutionnaires, dans une alliance électorale intégrant les chrétiens-démocrates, fut suivie de près dans les pays occidentaux [souligné par nous]».
Par «la coalition électorale conduite par Salvador Allende», Caroline Moine ne peut qu’entendre La Unidad popular ou UP, constituée en octobre 1969 pour soutenir la candidature de Salvador Allende aux élections présidentielles prévues l’année suivante, le 4 septembre 1970. Cette Unitad popular n’a cependant jamais réuni, et de loin, toutes les composantes que Caroline Moine lui prête.
Nous reviendrons plus tard, à propos de son intervention en 2013 à Biarritz, sur la présence, selon Caroline Moine, de ces  «chrétiens-démocrates» dans l’alliance électorale de l’Union populaire. note 11).
Les «Socialistes et communistes», le Parti socialiste et le Parti communiste, étaient bien les deux piliers de cette coalition électorale. Des «Réformateurs» en étaient aussi, si on rassemble sous ce qualificatif le Parti radical, le MAPU (Movimiento de Acción Popular Unitaria), issu d’une scission en mai 1969 de l’aile la plus à gauche du parti de la Démocratie chrétienne et deux petits partis – le parti Social Demócrata (PSD) et l’Acción Popular Independiente (API).
Ayant déjà cité les socialistes et les communistes, Caroline Moine ne peut désigner que le MIR (Movimiento de izquierda revolucionaria /Mouvement de la gauche révolutionnaire) quand elle parle des «révolutionnaires» qu’elle enrôle ici avec les «chrétiens-démocrates», dans la coalition électorale de l’Unidad popular qui a porté Salvador Allende au pouvoir. Le MIR n’a pourtant jamais intégré l’Union populaire, à quelque moment que ce soit de la campagne électorale et de la présidence d’Allende. Sa direction s’était seulement engagée auprès de Salvador Allende à cesser ses actions armées développées, à une échelle très modeste, sous la présidence du démocrate-chrétien Eduardo Frei (note 12).

Si Caroline Moine reprend dans ce texte publié en 2011 des passages de sa thèse – avec les mêmes erreurs et contresens –, cet article bénéficie cependant de recherches et d’informations nouvelles.
À propos de J’étais, je suis, je serai, qui reste le seul film objet d’une analyse particulière, Moine développe une réflexion sur les profils et les statuts des témoins. Par ailleurs, elle insiste avec raison, plus encore que dans sa thèse, sur l’exploitation de la campagne de solidarité avec le Chili comme moyen de servir la propagande de la RDA.

Son point de vue à cet égard, en 2011, ne souffre d’aucune ambiguïté. La partie qui conclut l’article est titrée : «Des œuvres de propagande bien orchestrée» et on y lit : 
«Les films du Studio H&S s’inscrivent certes dans une tendance internationale. Ils restent cependant, au-delà de leur portée émotionnelle et de leur grande efficacité cinématographique, au-delà de l’appel à l’internationalisme, très ancrés dans leur contexte est-allemand de production. Il s’agissait en effet en premier lieu pour les deux réalisateurs de témoigner pour dénoncer l’ennemi ouest-allemand et américain, en cherchant à révéler, selon eux, son vrai visage» [souligné par nous].
Ou encore :
(…) «Le cas du Chili ne s’avère pour Heynowski et Scheumann être qu’un témoignage parmi d’autres pour dénoncer non pas tant le régime de Pinochet que «l’impérialisme américain et occidental» [souligné par nous].

À propos de La guerre des momies : la CDU, âme du complot contre Allende et l’Union populaire…
Caroline Moine insiste sur l’exploitation de la campagne de solidarité avec le Chili pour servir la propagande de la RDA contre l’Allemagne fédérale.
Cette observation aurait pu être illustrée par l’exemple de la charge particulièrement outrancière d’Heynowski et Scheumann contre la RFA qui occupe une dizaine de minutes du film Der Krieg der Mumien (La guerre des momies). Ce film, rapidement cité dans l’article de Caroline Moine, est le premier long-métrage, sorti le 5 mars 1974 en RDA et à Cuba, du cycle chilien du Studio H&S.
La forme propagandiste achevée de certaines des séquences du film La guerre des momies (Der Krieg der mumien) qui ciblent la RFA a de quoi retenir l’attention du spectateur. En effet, c’est sans doute dans le film Der Krieg der Mumien que l’on trouve l’expression la plus caricaturale de la propagande contre l’Allemagne fédérale greffée sur la cause de la solidarité Chilienne; ici, c’est l’image même de la dépouille de Salvador Allende qui est instrumentalisée à cette fin.

À 28’15 » du film La guerre des momies, Heynowski et Scheumann donnent la parole aux ingénieurs de la RDA venus en aide dans la mine de cuivre de Chuquicamata. Une première escarmouche anti-RFA, fondée, commence à 32’35’’ avec des stocks de cuivre chilien bloqués sur les quais d’Hambourg, puis l’offensive contre l’Allemagne Fédérale se développe à partir de 1h 01’18 » avec une mise en cause, aussi justifiée, du groupe chimique et pharmaceutique allemand Hoechst.
Mais au plus fort de la démonstration qui vise le frère ennemi, Heynowski et Scheumann dérapent. La voix off annonce la dernière photo de Salvador Allende (à 1h 04’ 52’’ du film).

« Der Krieg der Munien » (la Guerre des momies, Heynowski et Scheumann, 1974).
Le cadavre de Salvador Allende et la poignée de main entre le général Pinochet et Heinrich Gewandt, de la CDU allemande.
Un effet de montage outrancier qui n’a pas été relevé par les critiques des revues de cinéma.

 

Un silence de quelques secondes s’installe sur l’image fixe de la tête du président chilien, la boîte crânienne détruite – la photo a été prise au palais de La Moneda dans l’après-midi du 11 septembre. Suit aussitôt un grand fracas avec coups de cymbales qui introduit un gros plan sur une franche poignée de main entre un civil et un militaire – en témoignent les boutons d’uniforme – qui suggère des félicitations pour la mort d’Allende.
Enfin, un zoom arrière permet alors de reconnaître le militaire de la photo à qui s’adresse ces “félicitations”, il s’agit du général Augusto Pinochet en personne.

Der Krieg der Mumien (La guerre des momies, La guerra de los momios) premier film du cycle chilien du Studio Heynowski & Scheumann (1974).
« Le gordito de la plata » qui sert la main du général Pinochet est vite identifié comme Heinrich Gewandt, député de la CDU au Bundestag, le parlement de l’Allemagne fédérale.

Le civil d’abord désigné par la voix off comme «el gordito de la plata» (le petit gros plein d’argent) est rapidement identifié dans la séquence suivante comme Heinrich Gewandt, député de la CDU (parti des chrétiens- démocrates d’Allemagne fédérale) au Bundestag, le parlement ouest-allemand.

Heynowski et Scheumann vont rester plusieurs minutes sur ce personnage, présenté sous toutes ses coutures et comme la cheville ouvrière d’un vaste complot de la CDU contre le Chili de l’Union populaire, un complot de la CDU qu’Heynowski et Scheumann font remonter à la présidence d’Eduardo Frei.
Les deux cinéastes ne lésinent pas sur la charge, chaque séquence où apparaît Heinrich Gewandt est encadrée d’images de cadavres, de prisonniers au stade national et d’arrestations. Heynowski et Scheumann glissent à deux autres reprises la poignée de main entre Gewandt et Pinochet, à nouveau encadrée de scènes de répression.

Dans le premier film de leur cycle chilien, Heynowski et Scheumann ont donc choisi ce personnage – assez obscur, mais dont il est attesté qu’il s’est félicité de l’arrivée des militaires – pour lancer leur offensive contre les “revanchards” d’Allemagne fédérale. Si les rôles d’Henry Kissinger et de la CIA ne sont pas oubliés – Heynowski et Scheumann en traitent de manière assez classique dans la première partie du film (à partir de 20’) –, c’est à l’ennemi proche, celui de l’autre côté du mur, que sont réservés ce montage et les coups les plus violents.
Dans son mémoire de Master 2, cité plus haut, Perrine Val avait déjà insisté sur cette mise en cause de l’Allemagne de l’Ouest dans le film «Der Krieg der Mumien», mais sans s’arrêter en particulier sur le montage “cadavre d’Allende / poignée de main Gewandt- Pinochet”. Il s’agit ici d’une application particulièrement abusive de la technique chère à Eisenstein du “montage des attractions”, une technique dont Pierre Véronneau (« Children of Vertov in the land of Brecht », 1980), cité dans son mémoire par Perrine Val, disait qu’Heynowski et Scheumann savait “merveilleusement” en user).
Pour sa part, Élodie Giraudier ( note 13) a montré qu’au lendemain du Coup d’État, en Allemagne de l’Ouest, la direction de la CDU s’est ralliée aux arguments de l’ancien président démocrate-chrétien Eduardo Frei – le coup d’État comme un moindre mal pour éviter la guerre civile – et a donc accueilli assez favorablement la chute d’Allende. Comme le précise aussi Perrine Val, un discours trop favorable à la junte prononcé par Heinrich Gewandt en R.F.A a cependant fait scandale et l’a finalement empêché de se représenter aux élections suivantes au Bundestag.
Une critique de la position de la CDU vis-à-vis de la dictature chilienne avait sa place dans La guerre des momies. Mais ici, Heynowski et Scheumann perdent le sens de la mesure et le caractère outrancier de leur charge illustre en premier lieu une instrumentalisation de la cause chilienne pour viser l’ennemi d’à côté. Ceci est d’autant plus flagrant qu’à l’époque où le film a été monté, puis est sorti (le 5 mars 1974), les conséquences de l’attitude de la CDU vis-à-vis du général Pinochet restaient assez modestes pour les chiliens soumis à la dictature, dans la mesure où Willy Brandt, du SPD (Parti social-démocrate), était au pouvoir depuis 1969.

–   «J’étais, je suis, je serai», version 2011
Quand Caroline Moine remet le manuscrit de son article en vue de sa publication dans les actes du colloque de 2008 parus en 2011, elle croit encore qu’Heynowski et Scheumann ont tourné en 1974 face à Pinochet et dans les camps de Chacabuco et Pisagua et qu’ils ont mené en personne, en 1973, les interviews au cœur de la droite chilienne qui nourrissent la plupart des films du cycle Chili du Studio H&S. Elle n’a pas encore eu connaissance de l’imposture d’Heynowski et Scheumann.
La présentation du film J’étais, je suis, je serai en 2011 est constituée pour partie du texte qui en rendait déjà compte dans la thèse, à quelques modifications près.
Cette fois, le camp de Pisagua est mentionné, et pour y tourner on trouve maintenant « un documentariste ouest-allemand, Peter Hellmich, leur chef-opérateur » à côté d’Heynowski et Scheumann.
Mais Heynowski et Scheumann obtiennent toujours l’autorisation du « général Pinochet en personne » de rentrer dans les camps – ceci reste faux en 2011, comme cela l’était en 2005… puisque ça l’était déjà en 1974.
Surtout, on retrouve la même description des dernières séquences du film J’étais, je suis, je serai, à deux modifications près : en 2011, « le général Pinochet » n’est plus « le jeune général Pinochet » de 2005, mais il est par contre ajouté dans le texte de 2011 qu’il s’agit d’un Pinochet d’«avant sa trahison», cette précision rendant encore plus explicite la grossière erreur dans l’interprétation de ces séquences.
Version 2011 : « Puis le film nous mène dans les deux camps, avec un retour sur les internements dans le stade national de Santiago, sur fond de musique chilienne, de chants révolutionnaires et d’hymnes de résistance repris à la fin par des archives montrant Allende chantant devant un large public, où l’on reconnaît le général Pinochet, avant sa trahison» [souligné par nous].

–   « Les morts ne se taisent pas »… il faudrait mieux les écouter
Parmi les longs-métrages du cycle chilien d’H&S dont elle dresse la liste – en oubliant cependant Im Zeichen der Spinne (Sous le signe de l’araignée, produit en 1983, sur le mouvement d’extrême droite Patria y Libertad) –, Caroline Moine évoque un film «consacré aux veuves de deux proches d’Allende, disparus depuis 1973» [souligné par nous].
Il s’agit de Die toten schweigen nicht (Les morts ne se taisent pas et Los muertos no callan, dans leurs versions française et espagnole). En trois mots, «disparus depuis 1973», Caroline Moine démontre qu’elle continue d’ignorer les faits saillants de l’histoire de l’Union populaire et de la dictature. Elle apporte aussi la preuve qu’elle n’a pas visionné avec une attention suffisante le film Die toten schweigen nicht (Les morts ne se taisent pas) qu’elle évoque.

Disparus… José Tohá et Orlando Letelier, les deux anciens ministres de Salvador Allende, assassinés sur l’ordre du général Pinochet, dont le sort est évoqué par leur veuve dans le film Les morts ne se taisent pas, n’ont jamais été des « disparus ».
En effet, quiconque un tant soit peu au courant de l’histoire contemporaine chilienne connaît le sens précis qu’il est convenu de donner au terme « disparu » quand on évoque la dictature du général Pinochet. Quand il s’agit des victimes de cette dictature et que l’on parle de «disparus», on désigne des personnes assassinés dans le secret et dont les bourreaux ont fait disparaître les corps. Au Chili, comme en Argentine où les disparitions ont été plus nombreuses, et surtout bien plus tôt sous d’autres dictatures (lire le récent article de Nicolas Werth « Les lieux enfouis de la Grande terreur » sur les centaines de milliers de disparus et les charniers de l’ère stalinienne), la disparition a été une forme particulière de la répression, pensée et mise en œuvre comme telle. Les familles n’étaient pas informés du décès de leurs proches et les corps cachés – au Chili, des corps on été désenfouis pour être précipités dans le Pacifique; en Argentine, ce sont des prisonniers encore vivants qui ont été victimes des vols de la mort. Pas d’informations, pas de corps, pas de funérailles, pas de tombes, pas de possibilité de faire le deuil puisqu’il reste pendant très longtemps un doute, aussi faible soit-il, sur le sort du «disparu». Assassinés, ni José Tohá, ni Orlando Letelier n’entrent dans la catégorie des «disparus».

Depuis 1973… José Tohá a été assassiné le 15 mars 1974 – un assassinat maquillé en suicide par pendaison, organisé à l’hôpital militaire de Santiago. Orlando Letelier est mort le 21 septembre 1976 dans un attentat à la voiture piégée organisé au cœur de Washington par des membres de la DINA, le bras terroriste du général Pinochet.

Die toten schweigen nicht (Les morts ne se taisent pas, Los muertos no callan), Studio Heynowski & Scheumann, 1978.
« José Tohá, ermordet 15.3.75 » (José Tohá, assassiné 15.3.75).
La date de l’assassinat de José Tohá s’affiche ici sur l’écran ; celle de l’assassinat d’Orlando Letelier barre tout l’écran à 1h03’20 » du film.

– Pas vu, pas su…
Caroline Moine n’a probablement pas visionné, ne serait-ce que rapidement, le film Les morts ne se taisent pas qu’elle a évoqué dans son article sur le cycle chilien d’H&S auquel ce film appartient.
L’aurait-elle fait, elle aurait appris les conditions précises des assassinats de José Tohá et Orlando Letelier et se serait dispensée de préciser
 «disparus depuis 1973» , pour écrire en lieu et place 
«Assassinés en 1974 et 1976». En effet, d’un bout à l’autre de ce film de 73 minutes, Victoria (Moy) Tohá et Isabel Letelier expliquent tour à tour les conditions précises dans lesquelles leurs époux ont été assassinés. Les dates des deux assassinats s’affichent à l’écran et le film montre les images du corps de José Tohá dans son cercueil et la voiture d’Orlando Letelier à Washington détruite par l’explosion, des images de leurs obsèques publiques, respectivement à Santiago et à Washington – une somme d’informations qui exclut qu’un spectateur de ce film puisse classer José Tohá et Orlando Letelier avec les «disparus depuis 1973».

Notons que dans ce même article, Caroline Moine fait la même erreur à propos d’un autre assassinat emblématique sous la junte militaire, celui de Victor Jara : «sur le chanteur Victor Jara, l’un des nombreux portés disparus (1973)». En vérité, grâce à l’initiative courageuse d’Hector Herrera, un jeune employé de l’État civil, Joan Jara-Turner pourra retrouver le corps de son époux le 18 septembre 1973 à la morgue de Santiago et l’enterrer.


3)  Septembre 2013, Colloque Chili, 11 septembre 1973 : un événement mondial. Caroline Moine : « La solidarité envers les opposants chiliens sous le signe de la guerre froide : connexions et circulations Est-Ouest dans l’Europe des années 1970 »

En 2013, à l’occasion du 40ème anniversaire du golpe au Chili, plusieurs colloques ont été organisés en France. Ces colloques auxquels se sont ajoutés de nombreuses réunions et cérémonies commémoratives ont fait parler de «réveil de la mémoire» à propos de l’Union populaire, du coup d’État du 11 septembre 1973 et des années de dictature. En effet, l’importance de ces réunions dépassait de loin leurs équivalents de 2003, au 30ème anniversaire. Mais, comme en traitait Antoine Prost dans sa dernière leçon devant ses étudiants de Paris 1 en 1998, le culte de la mémoire n’est pas garant d’une bonne histoire.

Parmi ces colloques de 2013, celui, réuni à Paris du 17 au 19 septembre, intitulé «Chili, 11 septembre 1973 : un événement mondial» était le mieux doté en spécialistes de l’Amérique latine. Son comité d’organisation comptait 6 membres, dont 4 représentants du Centre de Recherche et de Documentation des Amériques (CREDA), rattaché à l’Institut des Hautes Études de l’Amérique latine (IHEAL) lié à l’Université Sorbonne Nouvelle – Paris 3 (Olivier Compagnon, Georges Couffignal, Carlos Quenan et Sébastien Velut) ; un représentant de Sciences-Po, Olivier Dabène, de l’Observatoire Politique de l’Amérique latine et des Caraïbes ; et Caroline Moine, du Centre d’histoire culturelle des sociétés contemporaines de l’université Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines, pourtant peu familière de l’histoire contemporaine chilienne.

Nous avons assisté à la communication de Caroline Moine « La solidarité envers les opposants chiliens sous le signe de la guerre froide : connexions et circulations Est-Ouest dans l’Europe des années 1970», une intervention qui devait beaucoup, mais pas seulement, à sa thèse de 2005 et à l’article paru en 2011. Une différence cependant, le mot “propagande”, si présent dans son article publié en 2011 est banni en 2013 ; comme si, à l’occasion d’un 40ème anniversaire où le culte de la mémoire le disputait à l’approche historique rigoureuse, Caroline Moine avait souhaité éviter un terme susceptible de déranger… la mémoire.

Au cours de son intervention d’une vingtaine de minutes, Caroline Moine a réservé un peu plus d’une minute au film «J’étais, je suis, je serai» . Elle y parlait à nouveau d’Heynowski et Scheumann qui, s’étant fait passer pour des allemands de l’Ouest, avaient pu rencontrer le général Pinochet et filmer les prisonniers internés dans plusieurs camps. Caroline Moine insistait sur le succès international de ce film. Son propos était illustré d’une photo aérienne du camp de Chacabuco. Mais Caroline Moine n’insistait plus sur la dimension propagandiste des films du cycle chilien du Studio H&S, pourtant si présente dans ses travaux antérieurs.

Nous n’avions pour notre part aucune raison en assistant à cette communication de deviner que Caroline Moine, que nous ne connaissions pas, allait aborder ce sujet. Il reste que ces propos sur H&S ont immédiatement réveillé chez nous de vieux souvenirs, d’un peu plus de 40 ans, justement…
Nous avions rencontré pour la première fois, et vu travaillé ensemble, Miguel Herberg Hartung et le caméraman Peter Hellmich le 4 mars 1973 à Santiago du Chili, le jour des dernières élections parlementaires chiliennes démocratiquement organisées… avant longtemps.
Herberg, accompagné de son caméraman, tournait alors dans la gare Mapocho où était installé un des plus importants centres de vote de la capitale (on retrouve ces séquences réalisées à la gare Mapocho dans le film Der Weisse putsch (El golpe blanco, Le putsch à blanc, 1975) à 44’25’’.
Par ailleurs, nous nous sommes rappelé qu’après avoir eu un contact avec Miguel Herberg au moment de la sortie en France du film J’étais, je suis, je serai à Paris, en septembre 1975, nous avions acquis la certitude qu’Heynowski et Scheumann était deux imposteurs et n’avaient jamais tourné les images des camps de Chacabuco et Pisagua où ils prétendaient être entrés et que ces images et interviews avaient été tournées sous la seule direction de Miguel Herberg, avec Peter Hellmich à la caméra et Manfred Berger à la prise de son.

Nous informons Caroline Moine de l’imposture d’Heynowski et Scheumann
La communication de Caroline Moine terminée, nous avons hésité à intervenir publiquement pour rectifier son erreur. Finalement, un excès de délicatesse vis-à-vis de celle qui venait de se fourvoyer à propos d’Heynowski et Scheumann nous a conduit à lui réserver notre démenti.
Nous l’avons donc informée de vive voix, après sa communication, de l’imposture de Walter Heynowski et Gerhard Scheumann. Nous poursuivions que le cinéaste qui avait eu l’audace de berner le général Pinochet et d’entrer et réaliser ces séquences dans les camps de Chacabuco et Pisagua était Miguel Herberg Hartung, un journaliste espagnol d’origine allemande installé à l’époque à Rome. Après avoir fait une moue dubitative devant la mise en cause du résultat de ses recherches, Caroline Moine a concédé qu’elle était disposée à recevoir plus d’informations.

Dans une enceinte universitaire où se déroulait le plus important des colloques de l’année 2013 sur le Chili, une historienne venait d’ignorer le travail exceptionnel de Miguel Herberg – aux déclarations parfois incontrôlées et aux initiatives discutables…mais à l’audace folle – au profit de deux imposteurs, Walter Heynowski et Gerhard Scheumann, propagandistes serviles de la RDA.

Rappelons qu’Herberg a berné en 1974 les deux hommes forts de la junte militaire, d’abord le général Pinochet en allant tourner dans les camps de Chacabuco et de Pisagua, puis, au retour du nord du Chili, en osant tendre son micro, sur les pistes de la base aérienne de Los Cerillos, devant les pilotes qui avaient bombardé le palais de La Moneda, alors même que le général Gustavo Leigh – en février 1974, encore considéré comme le plus féroce des quatre membres de la junte – lui avait, le matin même et de vive voix, interdit de rencontrer ces pilotes. La planche contact ci-dessous associée à des séquences du film Im feuer bestanden (1978) en sont les preuves irréfutables.

18 février 1974 : général Leigh, commandant Enrique Fernández Cortez, commandant Mario López Tobar, et un des deux pilotes interrogés par Miguel Herberg. Démonstration en vol.
(Planche contact des photos de Miguel Herberg. Les archives Herberg conservent les négatifs originaux.)

Après la communication de Caroline Moine, dans la soirée du 19 septembre, en lançant les noms d’Heynowski et Scheumann sur Internet, nous apprenions que dix-huit mois plus tôt, en mars 2012, à la suite d’une violente polémique, Miguel Herberg s’était fait traiter d’Impostor par Patricio Guzman, le cinéaste, avec l’appui du Musée de la mémoire de Santiago.
Á la suite, en guise de “vérité officielle”, Ricardo Brodsky, alors directeur du Museo de la Memoria y los Derechos Humanos avait diffusé le texte “Acerca de Miguel Herberg” signé par Isabel Mardones, responsable de la cinémathèque du Gœthe Institut de Santiago.
Isabel Mardones y admettait après quelques détours qu’en Allemagne même, les anciens du Studio H&S avaient reconnu qu’aucun des deux héros, ni Gerhard Scheumann, ni Walter Heynowski, n’avaient tourné au Chili en 1974, et n’étaient donc jamais entrés dans les camps de Chacabuco et de Pisagua. Cependant, Isabel Mardones persistait encore dans le déni en ce qui concerne le rôle d’Herberg dans les tournages de 1974 face au général Pinochet et dans les camps de prisonniers. Elle le reléguait à un rôle de traducteur, recruté au pied levé, du caméraman Peter Hellmich qui aurait inspiré et dirigé ces tournages.
Isabel Mardones niait aussi la présence de Miguel Herberg au Chili en 1973, alors qu’il y avait dirigé, accompagné du seul caméraman Peter Hellmich, le tournage de toutes les séquences réalisées en février, mars, avril, et juillet 1973 au cœur de la droite chilienne, et avait aussi eu l’initiative et la direction du tournage de nombreuses séquences qui concernaient l’Union populaire et Salvador Allende.
Le seul point où Isabel Mardones disait le vrai concernait la période du 11 septembre 1973, pendant laquelle effectivement Herberg n’était pas au Chili, alors qu’il a, un moment, tenté de le faire croire.
En ce qui concerne Heynowski et Scheumann, Caroline Moine a présenté à ce colloque réuni en septembre 2013 les résultats d’anciennes recherches de 2005 et 2008-2011, alors qu’Internet donnait accès depuis 2012 à des documents qui permettaient de ne plus attribuer à Heynowski et Scheumann un exploit qui leur était étranger.

Pour notre part, nous avons rapidement repris contact avec Miguel Herberg – de passage à Madrid, nous l’avions croisé pour la dernière fois près de vingt ans auparavant. L’accord s’est fait par téléphone, Miguel Herberg acceptait de nous ouvrir ses archives, du moins celles dont il disposait en Espagne (retrouver le reste de ses archives gardées, ou égarées, à Rome s’avère plus problématique).
Une fois à Madrid, non seulement Miguel Herberg nous a ouvert ses archives, mais il nous en a confié une partie, à l’exception du matériel photographique (négatifs originaux) et filmique que nous avons consulté sur place. Herberg nous a cependant communiqué les copies numériques de ses photos en basse définition. Pour les photos noirs et blancs, il nous a aussi confié ses planches-contacts originales de 1973 et 1974 sur le Chili. Ces planches-contacts sont des documents précieux parce qu’elles permettent de tracer, pour une planche donnée, la chronologie des prises de vue. Nous avons déjà donné accès à ces documents à Perrine Val et Marcy Campos Peres.

Le 23 septembre 2013, avant notre départ à Madrid pour aller consulter les archives d’Herberg, nous avons adressé un mail à Caroline Moine dans lequel nous lui faisions part des conclusions, avalisées par le Museo de la Memoria de Santiago, selon lesquelles en Allemagne même, on avait admis l’absence d’Heynowski et Scheumann au Chili après le coup d’État.
Puis, tout juste informé d’un nouveau document par Miguel Herberg – une interview dans Neues Deutschland – , nous avons envoyé, le même jour, un second mail à Caroline Moine, familière de la langue allemande, avec la preuve ultime de l’absence en 1974 d’Heynowski et de Scheumann devant le général Pinochet et dans les camps de Chacabuco et Pisagua. Il s’agissait d’une interview de Walter Heynowski parue le 11 septembre 2013 – 8 jours donc avant la communication de C. Moine au colloque sur le Chili de Paris – dans le journal de la gauche allemande Neues Deutschland, quotidien héritier de l’organe officiel du parti unique de l’ex-RDA, le Sozialistische Einheitspartei Deutschlands, ou Parti socialiste unifié d’Allemagne. En page 3 de ce quotidien, au dessus d’un article signé par Ralf Streck, correspondant du journal à Madrid, qui prenait fait et cause pour la version de Miguel Herberg, Heynowski était bien obligé de reconnaître devant son interviewer, Niels Seibert, que Scheumann et lui-même n’étaient jamais allés au Chili après le 11 septembre 1973 (en fait, il n’y sont jamais retournés après leur seul séjour au Chili, de fin février à la mi-avril 1973).

Neues Deutschland, 13-09-2013, p. 3.
Interview de Walter Heynowski par Niels Seibert.
Walter Heynowski : « Gerhard Scheumann und ich kamen nach dem Putsch nicht mehr nach Chile hinein, anders Peter Hellmich. Wir haben ihm gesagt: Peter, du bist unser Auge » (Scheumann et moi ne sommes plus retournés au Chili après le Putsch (…)
En bas de page, enquête de Ralf Streck à propos de Miguel Herberg.

Sur la copie destinée à Caroline Moine nous avions surligné l’aveu d’Heynowski : « Gerhard Scheumann und ich kamen nach dem Putsch nicht mehr nach Chile hinein, anders Peter Hellmich. Wir haben ihm gesagt: Peter, du bist unser Auge » (Gerhard Scheumann et moi ne sommes plus retournés au Chili après le Putsch (…) – ici, le document, en format pdf, communiqué à Caroline Moine le 23-09-1973.

Caroline Moine nous a, le même jour, accusé réception de ces nouvelles informations et de l’interview. Sur le cas Heynowski et Scheumann, elle disposait donc depuis le 23 septembre, des preuves irréfutables de l’imposture des deux propagandistes de la RDA. Dans sa réponse à nos mails, Caroline Moine nous proposait aussi de nous rencontrer en octobre, après un déplacement prévu au Festival de Biarritz Amérique Latine, festival de référence pour le cinéma latino-américain.


4)    Octobre 2013, Rencontres universitaires du festival de Biarritz – Amérique latine  : «Création artistique et solidarité internationale après le 11 septembre 1973»

En 2013, les traditionnelles « Rencontres universitaires » du festival de Biarritz Amérique latine, organisées par l’Institut des hautes études d’Amérique latine, étaient consacrées au Chili. Ses organisateurs se proposaient plus précisément «de revenir sur le coup d’État du 11 septembre 1973, événement à l’origine de reconfigurations politiques et internationales de première importance et qui continue de véhiculer des mémoires conflictuelles et contradictoires». Caroline Moine y présentait une communication, «Création artistique et solidarité internationale après le 11 septembre 1973», aujourd’hui encore accessible en ligne en version audio, comme les autres communications de cette journée.

– Une rupture flagrante du contrat de vérité qui s’impose à l’historien
Quand Caroline Moine présente sa communication le 1er octobre 2013 à Biarritz, elle n’ignore plus l’imposture d’Heynowski et Scheumann. Depuis que nous lui avons communiqué le 23 septembre une somme d’informations précises et étayées, et en particulier l’interview publiée dans Neues Deutschland, Caroline Moine a appris de toute première source, d’Heynowski en personne, que ni lui, ni Scheumann ne sont jamais revenus au Chili sous le régime militaire, et ne peuvent donc avoir rencontré le chef de la junte militaire, le général Augusto Pinochet, ou tourné dans les camps de prisonniers de Chacabuco et Pisagua.
Compte tenu de ce qu’a appris Caroline Moine le 23 septembre, la communication qu’elle délivre le 1er octobre 2013 aux Rencontres universitaires de Biarritz est troublante. Caroline Moine y décrit en effet, comme le 19 septembre lors du colloque précédent, Heynowski et Scheumann se faisant passer pour des allemands de la RFA pour interviewer le général Pinochet et l’entendre leurs servir son discours anti-communiste… ( ici, à 14’30 » de cet enregistrement mis en ligne sur le site de l’IHEAL avec les autres communications de ces rencontres – http://www.iheal.univ-paris3.fr/node/1469 : «il faut également parlé de ces deux documentaristes Heynowski et Scheumann. Ce sont des documentaristes d’Allemagne de l’Est, mais qui vont, en fait, se faire passer pour des allemands de l’Ouest. Là, on est vraiment dans les enjeux de guerre froide. Ils sont financés par Berlin-Est, mais ils se font passer au Chili pour des allemands de l’Ouest pour pouvoir rencontrer Pinochet, qui les accueille à bras ouverts pour développer tout son discours anti- communiste [souligné par nous]. Et ils vont ensuite être à l’origine de toute une série de films dont les images vont aussi être reprises, y compris par Patricio Guzman. Et il faut vraiment voir là aussi la circulation non seulement des personnes, mais aussi des images. Car les images étaient rares et c’était très important de les capter (…).»
Caroline Moine reprend donc une nouvelle fois à son compte le récit des deux imposteurs qui, dans le film J’étais je suis je serai, se vantaient (à 1’25 » du début de ce film) d’avoir face à eux le général Pinochet qui déblatérait contre le communisme en ignorant que les interlocuteurs qui le filmaient étaient eux-mêmes des communistes, fidèles disciples de Karl Marx dont ils venaient d’afficher à l’écran le manifeste en lettre gothique et le portrait barbu.
Le 1er octobre 2013, près de 40 ans après la sortie du film, J’étais, je suis, je serai, Caroline Moine continue donc d’accréditer le scénario mensonger d’Heynowski et Scheumann. Ceci, alors que nous l’avions informé le 23 septembre que le Musée de la mémoire de Santiago avait dû, de mauvaise grâce, abandonné cette version 18 mois auparavant – du moins pour ce qui concernait la présence des deux propagandistes de la RDA au Chili après le coup d’État – et lui avions communiqué copie de l’interview d’Heynowski parue dans Neues Deutschland.
C’est une chose d’induire en erreur son auditoire parce qu’on est soi-même dans l’erreur. C’était la situation de Caroline Moine, jusqu’à sa communication le 19 septembre au colloque Chili, 11 septembre 1973 : un événement mondial quand elle évoquait Heynowski et Scheumann rencontrant Augusto Pinochet et filmant les prisonniers. C’est autre chose, comme le fait Caroline Moine le 1er octobre à Biarritz, de tromper son auditoire en toute connaissance de cause. Il s’agit alors d’une rupture flagrante du contrat de vérité qui lie l’historien à ses lecteurs, ici à son auditoire, un grave écart à l’intégrité scientifique.

– Quelques erreurs malheureuses : la démocratie chrétienne et l’UP,  la tentative de sortie d’Allende, Capa, Magnum…
Dans cette communication de Caroline Moine à Biarritz, on trouve à nouveau quelques erreurs malheureuses qui précèdent ses propos mensongers, c’est-à-dire des propos que l’on sait faux au moment où on les énonce, sur la présence d’Heynowski et Scheumann devant Pinochet et dans les camps de prisonniers. Parmi ces erreurs :

Les démocrates-chrétiens… à nouveau dans l’Union-populaire
Dans son article de 2008 (voir plus haut, sous-partie 2) Caroline Moine incluait les « chrétiens-démocrates » dans la coalition électorale de l’Union populaire qui allait conduire conduire Salvador Allende à la présidence du Chili. La formule était au moins maladroite, parce qu’ambiguë. Voulait-elle désigner les démocrates-chrétiens, qui n’ont jamais été dans l’Union populaire, d’autant plus qu’ils avaient leur propre candidat à ces élections, Radomiro Tomic, ou d’anciens démocrates-chrétiens, notamment ceux regroupés dans le MAPU, un parti effectivement partie prenante de l’Union populaire ?
À Biarritz, Moine évoque à nouveau, au tout début de son intervention (1’20 »),«Le rôle joué par les chrétiens-démocrates, dans un premier temps dans cette Unité populaire». L’erreur est maintenant manifeste puisqu’on on est bien en peine de trouver des chrétiens-démocrates, pas plus que de démocrates-chrétiens, qui auraient fait partie, dans un premier temps, de la coalition électorale de l’Union populaire avant de l’abondonner dans un second temps.

«La dernière image d’Allende qui tente de sortir du palais de la Moneda avec ses gardes du corps»
Caroline Moine (Biarritz, 1er octobre 1973).
Il s’agit bien d’une des dernières photos d’Allende prises par Leopoldo Vargas, mais elle ne correspond en rien à une tentative de Salvador Allende de sortir du Palais de La Moneda avec ses gardes du corps.

La tentative de sortie d’Allende du Palais de La Moneda…
Plus avant, Caroline Moine verra « La dernière image d’Allende qui tente de sortir du palais de la Moneda avec ses gardes du corps ». Elle est bien la seule.
Cette photo est célèbre et on connait les conditions précises de cette prise de vue de Leopoldo Vargas. Elle a été prise à l’intérieur du palais : le président chilien, mitraillette sur le côté, passe le seuil d’une grande porte qui donne sur un patio, une cour intérieure du palais. Devant, deux membres du GAP (le nom du groupe de ses gardes du corps) l’encadrent (Ricardo Rodriguez à sa gauche et Hector Daniel Urrutia à sa droite ; ils seront assassinés et disparaîtront le 13 septembre). Derrière Salvador Allende : à sa gauche, le docteur Bartulin (que l’on retrouvera répondant aux questions de Miguel Herberg fin janvier 1974 dans le camp de prisonniers de Chacabuco), et à sa droite, un militaire en uniforme de carabinier.
La présence du carabinier sur cette photo prouve qu’elle a été prise avant le véritable déclenchement de la bataille, puisqu’elle sera précédée de l’évacuation du Palais de la Moneda de tous les carabiniers, soldats et officiers, et de l’auteur de cette même photographie, Leopoldo Vargas, un photographe de l’armée de l’air, rattaché au palais de La Moneda.
Les deux gardes du corps, déjà sortis dans le patio, et Allende qui dépasse le seuil de la porte, lèvent les yeux au ciel et observent le survol des avions et des hélicoptères qui en sont encore aux manœuvres d’intimidation. Il est donc totalement exclu que cette photo puisse représenter une tentative de Salvador Allende pour « sortir du Palais de la Moneda avec ses gardes du corps ».

De Capa à Magnum
Ensuite, évoquant les images du coup d’État qui ont parcouru le monde, Caroline Moine cite en exemple celles des «grands reporters de Capa et de Magnum».
L’agence Capa n’existait pas en 1973, Hervé Chabalier ne l’a crée qu’en 1989 ; et si, ce qui est peu probable, Caroline Moine pensait au mythique photo reporter Robert Capa, un des fondateurs, en 1947, de l’Agence Magnum, il est mort en mai 1954 en Indochine.
Quant à l’agence Magnum elle-même, il semblerait qu’elle n’a diffusé aucune photos du coup d’État du 11 septembre 1973, ni en septembre, ni dans les mois qui ont suivi. Les quelques photos que Magnum diffuse aujourd’hui sur cette période sont d’abord celles d’un paisible Pinochet en famille prises en 1973 par Thomas Hoepker. Mais Hoepker n’est entré à l’agence Magnum qu’en 1989 et ses photos ne peuvent donc illustrer l’activité des reporters de Magnum à cette époque.
En 1973, Magnum a aussi diffusé les reportages de Bruno Barbey, mais il s’agit de photos prises sous l’Union populaire, avant le coup d’État. Concernant le 11 septembre 1973 et les semaines qui ont suivi, Il aurait certainement été plus heureux de citer l’Agence Gamma (les photos de Chas Gerretsen et David Burnett) et l’Agence Sygma (notamment les photos de Sylvain Julienne). Chas Gerretsen et Sylvain Julienne étaient à Santiago le 11 septembre et David Burnett est arrivé dès la réouverture des frontières.

– À propos de Joseph Losey, du Stade national de Santiago (1973) au Vélodrome d’Hiver (1942)
Vers la fin de son intervention (à 15’26 »), Caroline Moine ouvre une piste intéressante, mais malheureusement sans en livrer l’information la plus pertinente. Elle cite comme exemple de «l’imprégnation des images de ce moment fort qu’a été le 11 septembre 1973», le film Monsieur Klein de Joseph Losey :
 «[dans] la scène finale du film, la rafle du Vél d’Hiv, on est vraiment ici, dans le stade de Santiago. Et Losey a consciemment superposé l’imaginaire de la rafle du Vél d’Hiv avec ces images que l’on a vues, que les spectateurs à l’époque ont vues à la télévision ou dans les journaux, du stade de Santiago du Chili».
Les spectateurs de 1976 ont-ils pensé au stade de Santiago à travers les images du Vélodrome d’Hiver de Losey ? Pour répondre, Il faut d’abord compléter l’information donnée par Caroline Moine.
En juin 1976, dans une interview donnée à Michel Ciment et publiée dans le n° d’octobre 1976 de la revue Positif, Losey précisait avoir limité la proportion des figurants portant l’étoile jaune dans la séquence du Vél d’Hiv et expliquait ce parti pris ainsi :
«car je voulais que l’on pense aussi aux stades du Chili et à d’autres stades. Il y eut un incident dans le Stade de Santiago que j’ai essayé de restituer en 1942 : on a enlevé sa guitare à un musicien chilien [Victor Jara], on lui a coupé les mains et il a continué, en perdant son sang, à chanter un chant révolutionnaire. J’ai tourné une scène semblable avec un Juif auquel on arrache son violon pour le casser et dont on piétine les mains. C’était Gitlis qui jouait. C’était une séquence formidable, qui n’était d’ailleurs pas dans le script. Mais elle était fausse par rapport au film, elle créait une trop grande émotion dans ce contexte. Je voulais que ce film se passe aussi bien en 1942, qu’en 1972 [sic] ou en 1981. Mais dans ce cas-là, j’étais trop explicite et la greffe du Chili sur l’Occupation, du guitariste sur le violoniste, cela devenant Le Violon sur le toit ! [en gras dans le texte de Positif]. Cela ne passait pas».
Losey a donc bien souhaité faire ce rapprochement entre Paris-42 et Santiago-73, la preuve en est qu’il a filmé la scène avec le violoniste Ivry Gitlis, une scène que les spectateurs français auraient alors sans aucun doute reconnue comme évoquant aussi le récit de la mort du chanteur Victor Jara tel qu’il était alors diffusé en France et dans le monde. Mais une fois la décision prise d’exclure cette scène au montage, l’intention de Joseph Losey reste une intention qui fait partie de l’histoire du film, mais ne se laisse plus vraiment deviner par le spectateur. L’absence d’étoile jaune sur les vêtements de la majorité des figurants n’est pas suffisante pour que le spectateur puisse se croire à la fois à Paris et un peu à Santiago.
Nous doutons que beaucoup de spectateurs de l’époque, en 1976, aient spontanément vu le stade de Santiago du Chili de 1973 superposé sur le Vél d’Hiv de 1942.
Mais la conclusion de cet épisode présentée par Joseph Losey – «C’était une séquence formidable (…) Mais elle était fausse par rapport au film (…) cela ne passait pas» éclaire certains ressorts du mouvement de Solidarité internationale en faveur du Chili où, on ne s’est pas toujours inquiété de la crédibilité des récits mis en avant. Tout était vrai, tout méritait d’être cru, jusqu’au plus invraisemblable, et tout passait.

Ainsi Miguel Cabezas, un écrivain “témoin oculaire” de la mort de Victor Jara, a voulu lui aussi écrire une “séquence formidable” dans un long article, d’abord publié en Argentine et dont un large extrait sera repris en février 1974 par L’Humanité, l’organe central du Parti communiste français.
Selon Cabezas, Victor Jara brandit ses mains aux doigts tranchés à la hache et entonna un Venceremos repris en chœur par des milliers de prisonniers qui continuaient à chanter sous le tir nourri des mitrailleuses. Cette scène inventée par Miguel Cabezas, à laquelle Joseph Losey et bien d’autres ont cru quand elle a été diffusée en France, surtout par le PCF, était fausse de bout en bout. Victor Jara a bien été assassiné, mais dans les sous-sols du stade Chile, sans guitare et sans autres témoins que ses bourreaux et d’autres suppliciés, eux aussi assassinés.
Dans le récit de Cabezas, non seulement Victor Jara, mais les autres  prisonniers choisissaient la voie du martyr en continuant à chanter Venceremos sous le tir des mitrailleuses, une séquence “formidable” d’héroïsme aussitôt adoptée par le mouvement de solidarité internationale.
De même, le mouvement de solidarité internationale a adopté comme seule vérité “la séquence formidable” de la mort de Salvador Allende racontée par Fidel Castro dans son discours à La Havane du 28 septembre 1973 : «El presidente estaba parapetado, junto a varios de sus compañeros, en una esquina del Salón Rojo. Avanzando hacia el punto de irrupción de los fascistas recibe un balazo en el estómago que lo hace inclinarse de dolor, pero no cesa de luchar; apoyándose en un sillón continúa disparando contra los fascistas a pocos metros de distancia, hasta que un segundo impacto en el pecho lo derriba y ya moribundo es acribillado a balazos» («Le président est barricadé, avec de nombreux autres camarades, dans un coin du Salon rouge. Alors qu’il s’avance vers là où les fascistes font irruption, il reçoit une balle à l’estomac qui le fait se courber de douleur, mais il ne cesse pas de combattre. Prenant appui sur un fauteuil, il continue à tirer sur les fascistes qui ne sont qu’à quelques mètres, jusqu’à ce qu’un deuxième impact sur la poitrine l’abatte et qu’il soit, déjà agonisant, criblé de balles) .
Imaginé sur un mode “guerillero heroico”, ce récit mensonger – “mensonger” parce que Castro a su bien avant le 28 septembre qu’Allende s’était suicidé – voulait convaincre qu’Allende avait souhaité le 11 septembre montrer par l’exemple la voie de la lutte armée et permettre ainsi à Fidel Castro de conclure le 28 septembre 1973 : «Les révolutionnaires chiliens savent qu’il n’y a pas d’autres alternative que la lutte armée révolutionnaire».
Toutes les composantes de la gauche se soumettront à ce récit mensonger de Fidel Castro . Par la même, elles se sont interdits pendant longtemps de comprendre le sens de ce suicide. D’autres cependant n’ont pas attendu la fin de la dictature pour le comprendre et l’exprimer de manière sobre et d’une grande dignité : «Nos inclinamos respetuosos ante el sacrificio que él [“Presidente Constitucional, señor Salvador Allende”] hizo de su vida en defensa de la autoridad constitutional», il s’agit de la déclaration, connue comme “La declaración de los 13”, signée par 13 (puis 16) démocrates-chrétiens, le 13 septembre 1973 ( note 14).. Cette déclaration tranchait alors avec celles de la direction de la DC chilienne (Patricio Aylwin, Eduardo Frei) qui justifiaient le coup d’État au nom de la doctrine du moindre mal.

Photo diapositive de Miguel Herberg (archives Herberg).
Janvier 1974, à gauche, le Dr. Danilo Bartulin, proche de Salvador Allende, prisonnier dans le camp de Chacabuco.

Le prétendu exploit de Walter Heynowski et Gerhard Scheumann, a été une des “scènes formidables” construites à l’Est dont s’est nourri le grand récit de la solidarité internationale avec le Chili.
Ainsi, dans son article de 2011, avant de se poser la question «Œuvres de propagande, témoignages pour l’historien ?» à propos des films du cycle chilien d’H&S, Caroline Moine décrit cette mise en scène de l’exploit des deux cinéastes de la RDA :
«Parmi les prisonniers filmés en 1974, se trouvait le médecin personnel de Salvador Allende, Danilo Bartulin. Or, en novembre 1975 ce dernier, libéré, put se rendre à Leipzig et saluer sur la scène du festival l’équipe de tournage, dont les deux réalisateurs Heynowski et Scheumann, qui avaient prouvé en 1974, qu’il était encore en vie. Dans de tels moments, un festival international comme Leipzig contribuait à faire du documentaire une arme d’une grande valeur pour la solidarité internationale qui se trouvait ainsi incarnée dans des parcours et des destins individuels».


5)   Octobre 2013 : «Cinéma et solidarité internationale : la mobilisation en faveur des exilés chiliens dans l’Allemagne divisée (années 1970-1980)»

À notre retour de Madrid, d’où nous rapportions une partie des archives de Miguel Herberg sur son travail au Chili, nous avons appris que Caroline Moine allait présenter une communication, «Cinéma et solidarité internationale : la mobilisation en faveur des exilés chiliens dans l’Allemagne divisée (années 1970-1980», aux “Journées d’étude” organisées par de jeunes doctorants les 9 et 10 octobre, Galerie Colbert, à Paris. Ces journées avaient pour thème : De l’Unité populaire à la transition démocratique : représentations, diffusions, mémoires cinématographiques du Chili, 1970-2013.

À ce moment là, nous ne savions rien du contenu de la récente intervention de C. Moine le 1er octobre à Biarritz, contenu dont nous ne prendrons connaissance qu’en 2015.
Le 8 octobre 2013, nous avons proposé à C. Moine que l’on se rencontre avant son intervention aux journées d’étude afin de mieux l’éclairer sur l’imposture d’Heynowski et Scheumann. Nous nous sommes donc rencontrés le matin du 9 octobre, avant l’ouverture de ces journées d’études, puis avons déjeuné ensemble, avec pour seul sujet le cas H&S et les archives d’Herberg que nous venions de récupérer à Madrid. Nous en avons détaillé la nature à Caroline Moine et lui avons affirmé que, sans les avoir encore étudiées à fond, elles allaient probablement apporter les preuves irréfutables que non seulement Herberg avait dirigé le tournage en 1974 des séquences Pinochet, Chacabuco, Pisagua, Leigh, etc. (avec l’équipe technique constituée du caméraman Peter Hellmich et du preneur de son Manfred Berger, mais sans intervention de Walter Heynowski et Gerhard Scheumann restés à l’abri à Berlin), mais qu’il en était de même, cette fois avec le seul caméraman Peter Hellmich – Herberg se chargeant lui-même du son – pour toutes les séquences tournées en 1973 au cœur de la droite chilienne et beaucoup d’autres séquences sur Allende et l’Union populaire (un travail dont les deux documents ci-dessous témoignent, le premier est postérieur à la tentative de Putsch du lieutenant-colonel Souper du 29 juin 1973 et le second est daté du 24 juillet 1973).

Deux courriers de Juan Luis OSSA B. adressés à Miguel HERBERG (archives M. HERBERG).
Pour apprécier ces deux documents, encore faut-il connaître l’histoire de l’Union populaire et de son opposition. Ici :
Juan Luis OSSA BULNES, un des dirigeants du Parti National et leader des ultras du « Comando Rolando Maltus”, le « Padre HASBÚN”, jésuite d’extrême-droite très influent, Sergio Onofre JARPA, président du Parti National et « el padre de SOUPER”, pour désigner le père du lieutenant-colonel Roberto SOUPER, âme du “Tancazo”, la tentative de putsch du 29 juin 1973, et alors en fuite.
Il faut connaître ces personnages et leurs rôles respectifs, en juillet 1973, dans l’opposition à Savador ALLENDE, pour apprécier le travail de Miguel HERBERG dont ces courriers témoignent.

Nous ajoutions que sans les séquences dont le tournage avait été dirigé par Herberg en 1973 et 1974, les courts et longs métrages du cycle chilien du Studio H&S n’auraient pu être montés, à deux ou trois exceptions près.
Caroline Moine semblait d’accord pour un partage du travail, de notre côté l’exploitation des archives d’Herberg et les documents chiliens en espagnol, une langue dont Caroline Moine n’était pas familière, et de son côté les recherches à Berlin – où elle avait fait ses recherches de thèse – dans les archives de la DEFA et du Studio H&S ou auprès des témoins et complices de l’imposture d’Heynowski et Scheumann.

– Une rupture du contrat de vérité au nom du respect du droit d’auteur
Pourtant, quelques heures après ce déjeuner, nous entendrons Caroline Moine reprendre et développer, devant les jeunes doctorants et quelques enseignants-chercheurs dont Michèle et Armand Mattelart, sa version du 19 septembre, dont nous ne savions alors pas qu’elle l’avait aussi reprise à Biarritz.
Cette fois, la présentation des audacieux cinéastes Walter Heynowski et Gerhard Scheumann qui avaient trompé le général Pinochet et tourné au risque de leur vie dans les camps de Chacabuco et Pisagua était plus longue que le 19 septembre et le 1er octobre 2013. Cet épisode occupait une large partie de sa communication et était accompagné d’images du camp de Chacabuco.
Après sa communication, Caroline Moine nous informait qu’elle n’avait pas remis en cause la version des héros Heynowski et Scheumann et n’avait pas parlé de leur imposture parce qu’elle estimait que cette information nous appartenait en propre et qu’elle n’en ferait état qu’une fois publiés les premiers résultats de notre travail sous notre nom.

Caroline Moine faisait ici, comme à Biarritz, l’impasse sur le respect qu’elle devait à son auditoire, surtout composé de jeunes doctorants et des membres du comité scientifique de ces rencontres (Victor Barbat, Olivier Hadouchi, Armand Mattelart, Michèle Mattelart, Tangui Perron, Nicolas Prognon, Catherine Roudé). En leur présentant comme vrai dans sa communication l’audacieux et courageux travail d’Heynowski et Scheumann, qu’elle savait déjà être deux imposteurs, elle a trompé cet auditoire et a à nouveau rompu, comme à Biarritz, le contrat de vérité qui s’impose à l’historien.
Rien n’aurait empêché C. moine de citer l’interview du Neues Deutschland en précisant que nous le lui avions communiqué récemment et que nous allions continuer à travailler sur cette aspect du cycle chilien du Studio H&S et sur le rôle de Miguel Herberg dans les tournages des séquences dont se sont nourris la plupart des films du cycle chilien d’H&S.
Notons pour finir que les communications de ces deux journées d’étude ont été mises en ligne à http://hicsa.univ-paris1.fr/page.php?r=133&id=699&lang=fr. (site consulté le 30-10-2017). Il n’y manque que la communication de Caroline Moine.


6)  2013-2014,  Caroline Moine est informée dans le détail de l’imposture d’Heynowski et Scheumann et du rôle d’Herberg

Nous restions confiant dans l’intention de Caroline Moine de travailler sur le cas H&S et Herberg et d’aller voir à l’occasion de ses déplacements en Allemagne les archives de la DEFA et les derniers acteurs, complices et témoins de cette imposture.
Un échange soutenu de mails, pendant près d’un an, avec Caroline Moine sur cette affaire H&S témoigne que, de notre côté, nous avons régulièrement communiqué à Caroline Moine, depuis le colloque du 19 septembre et après la mise en ligne de notre site, en mars 2014, un maximum d’informations et de documents qui prouvaient cette imposture et ouvraient des pistes utiles à ses recherches prévues en Allemagne à ce propos.

Mais avant Berlin, c’est au Chili que Caroline Moine s’est d’abord rendue en janvier 2014. Le 3 février 2014, elle nous informe qu’elle avait rencontré Isabel Mardones (l’auteur du chapitre «Heynowski y Scheumann en Chile» du livre Señales contra el Olvido, Cine Chileno recobrado, paru en avril 2012) et Pedro Chaskel, cinéaste et militant du Parti communiste chilien, avec qui elle avait abordé le cas H&S. Mais elle n’avait pas évoqué nos contacts à propos d’H&S devant Mardones et Chaskel, puisque, répétait-elle, les résultats de nos recherches nous appartenaient et qu’elle ne pourrait en faire état qu’après leur publication sous notre signature.
Cependant, contrairement à Biarritz le 1er octobre 2013 et au colloque du 9 et 10 octobre, Galerie Colbert, C. Moine avait fait état de l’article du Neues Deutschland du 11 septembre 2013, article qu’Isabel Mardones ignorait. Caroline Moine nous rapportait aussi que lors de cet entretien Isabel Mardones avait maintenu que Miguel Herberg n’était qu’un imposteur.
Caroline Moine ajoutait que la mise en ligne de notre texte, prévue en mars 2014, aurait certainement un rôle salutaire et permettrait alors de relancer la discussion. Elle se proposait d’ailleurs de reprendre contact avec Mardones et Chaskel et de recueillir leur réaction, une fois notre dossier mis en ligne. Elle terminait en évoquant un prochain séjour à Berlin où elle espérait trouver des documents qui éclairent cette imposture et tenterait de de retrouver Peter Hellmich et de le convaincre de parler.
Dans la perspective du déplacement de Caroline Moine à Berlin – finalement deux séjours en avril, puis en mai-juin 2014 – nous lui avons communiqué de nouvelles informations et des contacts, dont le mail de Ralf Streck, qui avait pris fait et cause, dans le Neues Deutschland du 11 septembre 2013, pour la version de Miguel Herberg.

– Des preuves imparables
Le même 4 février, en réponse à Caroline Moine qui nous disait dans son mail avoir cherché, en vain, à rencontrer Hanns Stein à Santiago, nous lui avons communiqué le document ci-dessous, qu’elle n’a pas hésité à qualifier de preuve « imparable ».

Planche-contact (archives de Miguel Herberg). Hanns Stein (en haut à droite, son portrait par Miguel Herberg) a affirmé qu’il n’avait jamais vu Miguel Herberg au Chili et que ce denier n’y serait jamais allé en 1973.
La plupart des prises de vues de cette planche- contact datent du 27 juillet 1973 (cérémonie en hommage au commandant Araya qui vient d’être assassiné par l’extrême-droite).
La photo de Hanns Stein par Miguel Herberg a été prise dans la chambre que ce dernier partageait avec Peter Hellmich à l’Hôtel Carrera.

Imparable, en effet, comme beaucoup des documents des archives de Miguel Herberg dont Caroline Moine a eu connaissance par notre intermédiaire. Certains ont déjà été mis en ligne sur ce site et beaucoup d’autres ne demandent qu’à être consultés.
Hanns Stein est un chilien, d’origine tchèque et germanophone (l’annexion des Sudètes en 1938, avait conduit sa famille, juive, à rejoindre le Chili). Membre du Parti communiste chilien, il a été en mars et avril 1973 le guide et l’interprète de Walter Heynowski et Gerhard Scheumann à l’occasion des quelques séquences qu’ils ont filmées à Santiago et surtout dans le Nord du pays, notamment à Chuquicamata. Après le coup d’État, Hanns Stein a été, avec l’appui d’Heynowski et Scheumann, accueilli en RDA. 
En 2012, à l’occasion de la polémique entre le Musée de la mémoire et Miguel Herberg, Hanns Stein avait, comme Isabel Mardones, affirmé qu’Herberg n’était pas au Chili en 1973 et qu’il ne l’avait d’ailleurs jamais vu.
 La planche-contact ci-dessus apporte un démenti, en effet imparable, au faux témoignage d’Hanns Stein. Il s’agit d’une des planches-contacts des archives de Miguel Herberg où figure la photo (79-80) d’Hanns Stein, prise par Herberg.
Le thème principal de la planche-contact, une cérémonie au Palais de la Moneda en hommage au commandant Araya, assassiné par l’extrême-droite dans la nuit du 27 juillet, permet de fixer avec une bonne précision la période de cette prise de vue.

En avril 2014, peu après la mise en ligne de notre site, Caroline Moine nous a confirmé avoir pris connaissance de son contenu et affirmé vouloir en favoriser une large diffusion. Une fois constatée l’absence de réaction à notre site du côté chilien, elle persiste à penser que les preuves que nous apportons devraient cependant rapidement convaincre Ricardo Brodsky, le directeur du Musée de la mémoire et des droits de l’Homme.
Peu après, nous avons informé Caroline Moine de la réaction à nos textes d’Enzo Rossellini, le fils de Roberto Rossellini qui avait suggéré à Miguel Herberg de s’embarquer dans cette aventure chilienne : «La verdad es lo que cuenta Miguel [Herberg]. Los otros mienten» («La vérité est celle que raconte Miguel. Les autres mentent.»
Le 30 mai, nous avons communiqué les liens qui suivent à Caroline Moine. Il s’agit de quelques traces de la voix de Miguel Herberg qui subsistent dans les versions espagnoles des films d’H&S. Dans les versions originales des films du cycle chilien d’H&S en allemand, la voix d’Herberg pendant les interviews a été dans la plupart des séquences effacée et remplacée par une voix off, celle de Gerhard Scheumann. Dans quelques cas, la voix d’Herberg subsistait en arrière fond, mais elle était peu audible car doublée en allemand. Ce sont dans ces quelques séquences où le doublage a été retiré pour la version espagnole que l’on reconnaît la voix d’Herberg et son accent madrilène :
La guerra de los momios : https://www.youtube.com/watch?v=wt380qnzJYM et http://youtu.be/wt380qnzJYM /// Yo he sido, yo soy, yo seré : http://youtu.be/_PBwKIu3qm4 /// El golpe blanco : http://youtu.be /FxzIVgH4Pa8 /// Lios con la plata : http://youtu.be/Cmp33VvBmUU /// Más fuerte que el fuego : https://www.youtube.com/watch?v=Fo7eUn-2Gjg /// Con el signo de la araña : http://youtu.be/iOsZyLeWpKM

À son retour de Berlin, Caroline Moine nous a fait part de sa quête infructueuse concernant tout ce qui touchait aux films du cycle chilien du Studio H&S.
Quoique s’espaçant, nos contacts par mail se sont poursuivis pendant le second semestre de 2014 et le premier semestre de 2015. De notre côté, nous continuions à livrer à Caroline Moine de nouvelles informations et de nouveaux documents alors que du sien, ses recherches en Allemagne à propos d’H&S semblaient ne jamais aboutir au moindre résultat.

En octobre 2015, Caroline Moine et Rosa Olmos, de la BDIC, ont ouvert le séminaire «Sources et archives audiovisuelles de la solidarité internationale : le cas chilien».
Ce séminaire s’étendra sur deux années universitaires et sera, pour ses deux organisatrices, l’occasion de contacts réguliers avec le Musée de la mémoire de Santiago du Chili. C’est d’ailleurs à Santiago du Chili dans ce musée que sera présenté prochainement, en décembre 2017, le bilan de ce séminaire.
Aucune des séances de ce séminaire n’a été consacré à la production (et aux conditions de production) dans les semaines, les premiers mois et les toutes premières années de la dictature, de témoignages fondateurs qui vont converger en un « grand récit », le roman mémoriel ( note 15)., mis en avant, dans un contexte de Guerre froide, pour aider au développement du mouvement de la solidarité internationale avec le Chili.

– La chronologie et la mise en ordre de ce travail
Ce n’est que fin 2015 et au premier semestre 2016 que nous avons appris la sortie, en septembre 2014 aux Publications de la Sorbonne, de l’ouvrage de Caroline Moine Cinéma et Guerre froide. Histoire du festival de films documentaires de Leipzig (1955-1990) et celle du numéro 8 de la revue Monde(s) Chili 73, un évènement mondial en novembre 2015 aux Presses universitaires de Rennes.
Ce numéro 8 de la revue Monde(s), dont nous avons pris connaissance en mai 2016, était édité sous la direction d’Olivier Compagnon et Caroline Moine. Outre un article d’introduction, « Pour une histoire globale du 11 septembre 1973 », cosigné avec Olivier Compagnon, Caroline Moine signait seule « Votre combat est le nôtre. Les mouvements de solidarité internationale avec le Chili dans l’Europe de la Guerre froide ». Le livre Cinéma et Guerre froide et l’article « Votre combat c’est le nôtre (…) » sont donc parus respectivement environ 1 an et 2 ans après que Caroline Moine ait été informée de l’imposture d’Heynowski et Scheumann et du travail de Miguel Herberg.

Dans ce travail, nous avons présenté les textes de Caroline Moine sur le cycle chilien du Studio H&S dans l’ordre chronologique de leur publication. Nous avons d’abord abordé la thèse soutenue en 2005, puis l’article «Filmer pour témoigner… » publié en 2011, puis ses trois communications de 2013. C’est maintenant au tour de l’ouvrage Cinéma et Guerre froide édité en 2014 et nous nous intéresserons après au texte «Votre combat c’est le nôtre. Les mouvements de solidarité internationale avec le Chili dans l’Europe de la Guerre froide» publié en novembre 2015.

C’est la surprise que nous avons eue à la lecture, en mai 2016, de l’article publié en novembre 2015 qui nous a convaincu de lire tous les textes antérieurs de C. Moine à propos du cas H&S. En effet, la manière dont C. Moine a expédié le cas H&S dans son article de 2015 «Votre combat c’est le nôtre. Les mouvements de solidarité internationale avec le Chili dans l’Europe de la Guerre froide» avait de quoi surprendre et susciter l’envie d’en savoir plus sur les tenants et aboutissants de ce type d’écart à la déontologie de l’historien.


7) Septembre 2014, l’ouvrage Cinéma et Guerre froide. Histoire du festival de films documentaires de Leipzig (1955-1990)

Quand le livre Cinéma et Guerre froide paraît, Caroline Moine, a appris depuis un an, en septembre 2013, l’imposture d’Heynowski et Scheumann, d’abord grâce au Neues-Deutschland du 11 septembre 2013 que nous lui avions communiqué. Mais Caroline Moine en a su rapidement beaucoup plus à propos de cette imposture par nos échanges de mails et leurs preuves “imparables” et notre site mis en ligne à la mi-mars 2014. Il est donc intéressant de lire ce que Caroline Moine disait du cycle chilien d’H&S, dont plusieurs films ont été primés à ce festival de Leipzig, dans le livre Cinéma et Guerre froide. Histoire du festival de films documentaires de Leipzig 

Publié en septembre 2014, Cinéma et guerre froide réserve une sous-partie de son chapitre 6 («Le documentaire au service de la « Solidarité internationale», pp 201-235), à Heynowski et Scheumann sous l’intitulé «Le Studio H&S, pour une propagande anti-impérialiste» (pp. 215-223). Cet intitulé est identique à celui consacré au même sujet dans la thèse soutenue en 2005. Ceci n’a rien de surprenant puisque le livre publié en 2014 est pour l’essentiel, à quelques corrections de style près, identique à la thèse soutenue en 2005. Seule l’introduction, qui justifie le nouveau titre principal Cinéma et guerre froide, et quelques paragraphes et lignes ici ou là sont des textes nouveaux ( note 16)..
Concernant le cycle chilien d’H&S, on retrouve donc dans le livre Cinéma et Guerre froide de 2014 les mêmes erreurs, déjà commentées plus haut, présentes dans la thèse soutenue en 2005, notamment la confusion entre les camps de Chacabuco et de Pisagua, l’hymne national chilien pris pour un chant de résistance des prisonniers et « le jeune général Pinochet » écoutant sagement le président Salvador alors qu’il s’agissait du chef de la junte assistant au Te Deum du 18 septembre 1973.

– Miguel Herberg est nommé
Les deux textes de 2005 et 2014 sur le cycle chilien sont en effet quasiment identiques, à l’exception cependant de ce qui concerne la présence de Walter Heynowski et de Gerhard Scheumann au Chili pour tourner les images dans les camps de prisonniers.
 Cette fois en effet, Caroline Moine s’est enfin décidée à évoquer dans un texte public l’aveu d’Heynowski paru dans le Neues Deutschland du 11 septembre 2013.

Les modifications introduites à propos du cycle chilien d’Heynowski et Scheumann, dans le texte de la thèse de Caroline Moine soutenue en 2005 (ici, à gauche).
À droite, le texte modifié tel qu’il apparaît dans le livre “Cinéma et Guerre froide” édité en 2014.

Il est intéressant de voir comment elle introduit ce fait nouveau, alors qu’elle s’était refusée à le faire lors de ses communications d’octobre 2013, aux rencontres universitaires de Biarritz et aux journées d’études du 9 et 10 octobre à la Galerie Colbert.
Cette évolution se traduit par deux légères modifications dans le texte ancien de sa thèse, l’ajout d’un paragraphe de cinq lignes, et deux renvois à des notes de bas de pages.

Dans la reprise pour le livre 2014 du texte de la thèse 2005, un conditionnel, «Ils [Walter Heynowski et Gerhard Scheumann] y seraient parvenus en se faisant passer pour des allemands de l’Ouest» remplace le «Ils parvinrent en se faisant...».
À la suite, Heynowski et Scheumann ne filment plus. La phrase «Ils filmèrent donc les prisonniers du camp de Chacabuco » devient « le film nous montrait les prisonniers du camp de Chacabuco » [souligné par nous].

Le nouveau paragraphe et les deux notes de bas de page qui lui sont associées :
– «Walter Heynowski a cependant reconnu en septembre 2013 ne plus être retourné au Chili après le 11 septembre 1973, contrairement à ce que laisse croire le commentaire (104). Les images du film ont été tournées par le seul Peter Hellmich, non hispanophone, et les entretiens menés par Miguel Herberg, pourtant non crédité au générique (105).

Les notes de bas de page :
104. Niels SEIBERT, entretien avec W. Heynowski, «Bilder, die um di Welt gingen», Neues Deutschland, 11.1.2013 [11.9.2013].
105. Nous renvoyons ici au travail de recherche mené par Jean-Noël DARDE à ce sujet.
– 106. Caroline MOINE, «Filmer pour témoigner. Documentaires et «Solidarité internationale» contre le régime de Pinochet», dans J.-P. BERTIN-MAGHIT (dir.), Lorsque Clio s’empare du documentaire, Paris, 2011, vol. 2, p. 195-207.»

Que peut-on dire de cet ajout de 2014 au texte de la thèse soutenue en 2005 ?
– Ces quelques lignes sur l’absence d’Heynowski et Scheumann dans les camps de prisonniers corrigent ce que Caroline Moine avait réitéré à propos de l’exploit d’Heynowski et de Scheumann dans sa thèse, dans sa communication de 2008, dans la publication de 2011 et dans ses 3 communications de 2013. L’honnêteté scientifique aurait donc voulu que Caroline Moine présente ce fait nouveau en précisant clairement qu’elle même avait participé à la diffusion d’une version différente et fausse qu’elle rectifiait ici. Ceci s’imposait d’autant plus qu’elle avait induit en erreur, avec son article «Filmer pour témoigner…» de 2011, et aussi dans ces communications de septembre et octobre 2013 de jeunes chercheurs que l’on verra, trop confiants, reprendre les erreurs de Caroline Moine.
Par ailleurs, Caroline Moine reste ici très en deçà de ce qu’elle a appris et admis à l’occasion de nos échanges et de la mise en ligne du site Chili 73, 74, Chacabuco, Pisagua. Elle se contente ici, en 2014, de reprendre une version compatible, pour l’essentiel, avec celle d’Isabel Mardones et du Musée de la mémoire chilien : Heynowski et Scheumann n’étaient pas au Chili, mais c’est Peter Hellmich qui a tourné (“seul”)… et Miguel Herberg reste cantonné aux entretiens avec les prisonniers.
Notons cependant que C. Moine s’écarte un peu de la version grotesque d’Isabel Mardones dans son texte « Acerca de Miguel Herberg » – version où Herberg n’était que le l’interprète du caméraman Peter Hellmich, ce dernier récitant les questions préparées par Heynowski et Scheumann… depuis Berlin.
C. Moine parle en 2014 d’«entretiens menés par Miguel Herberg» [souligné par nous].

Dans sa thèse, C. Moine disait d’Heynowski et Scheumann qu’“ils filmèrent” les prisonniers de Chacabuco. Celui qui portait la caméra et la faisait tourner était le caméraman Peter Hellmich, et cela n’a jamais été contesté par personne. Pour C. Moine, il s’agissait de dire que Heynowski et Scheumann « filmèrent » , ou tournèrent, dans le sens courant du vocabulaire du cinéma, de diriger un tournage. C’est en cela que Caroline Moine a choisi en 2014 de coller à la version 2012 d’Isabel Mardones et du Musée de la mémoire chilien. Mardones avait alors reconnu l’absence d’Heynowski et Scheumann mais avait affirmé que dans J’étais, je suis, je serai le seul Peter Hellmich avait rempli le rôle de directeur du tournage, rôle qu’Heynowski et Scheumann s’étaient auparavant attribué.

Notons aussi que Caroline Moine inclut dans ces cinq lignes deux reproches implicites envers Heynowski et Scheumann, celui d’avoir voulu nous faire croire qu’ils y étaient – mais elle n’ira pas jusqu’à parler d’“imposture”, pourtant le seul terme précis qui caractérise cette situation – et celui d’avoir oublié de citer au générique Miguel Herberg qui avaient «mené» les interviews.

Les trois notes de bas de pages, n° 104, 105 et 106, méritent aussi quelques commentaires.
La première note, n° 104, renvoie à l’article de Neues Deutschland du 11 septembre 1973. On se rappelle que Caroline Moine avait jusqu’ici, et à plusieurs reprises, justifié son silence sur l’imposture d’Heynowski et Scheumann au prétexte que cette information était « le résultat de [nos] propres recherches » et qu’elle attendait donc la mise en ligne des résultats de ces recherches pour en faire état.
Il aurait donc été logique que dans cette note, comme elle le fait d’ailleurs régulièrement dans cet ouvrage, Caroline remercie celui qui lui avait communiqué cette interview d’Heynowski et Scheumann à laquelle elle renvoyait.
La note n° 105 évoque bien notre travail de recherche, mais on s’étonne de ne pas y voir précisées l’existence et l’adresse du site Chili 73, 74, Chacabuco, Pisagua où étaient présentés les premiers résultats de ces recherches et de nombreux documents.
Du mois d’avril 2014 à l’impression du livre Cinéma et guerre froide, en août 2014, Caroline Moine qui nous avait affirmé vouloir faire connaître les résultats de nos recherches a donc eu le temps suffisant pour ajouter le titre et l’adresse url de Chili 73, 74, Chacabuco, Pisagua qui, outre nos textes, présentait des documents qu’elle même jugeait imparables sur l’imposture d’Heynowski et Scheumann. Cet absence de renvoi à notre site internet, en tout état de cause une source privilégiée pour comprendre l’imposture d’Heynowski et Scheumann, est d’autant plus étonnante que c’est à la fin du paragraphe suivant que C. Moine renvoie, avec la note 106, à son propre article de 2011, «Filmer pour témoigner» dont nous avons montré plus haut les impressionnantes erreurs à propos du cycle chilien d’Heynowski et Scheumann. Cet article de 2011, en décrivant Heynowski et Scheumann rencontrant le général Pinochet et tournant dans les camps de prisonniers, contredit ce qu’écrit Moine en 2014 dans ce livre. La rigueur scientifique commandait donc à Caroline Moine de faire, au moins ici, explicitement état de cette erreur passée dans l’article de 2011 auquel elle renvoie.
Ajoutons encore, que, surtout dans un livre qui traite de Cinéma et guerre froide, ce ne sont pas quelques lignes mais bien un développement consistant qu’aurait mérité la présentation de cette imposture. Caroline Moine a choisi de ne pas le faire.
L’historienne aurait-elle déjà fait le choix, en 2014, de ne pas déplaire aux défenseurs du grand récit traditionnel, plus intéressés à la conservation du roman mémoriel qu’à la recherche de la vérité historique ?


8)   Novembre 2015 : Caroline Moine, «“VOTRE COMBAT EST LE NÔTRE”. Les mouvements de solidarité internationale avec le Chili dans l’Europe de la Guerre froide».

Un pas en avant, trois pas en arrière
Le volume Chili 1973, un évènement mondial, est paru en novembre 2015, comme n° 8 de la revue Monde(s). Il a été édité sous la direction d’Olivier Compagnon, directeur de l’IHEAL, et de Caroline Moine.
Dans l’introduction, « Pour une histoire globale du 11 septembre 1973 » signée par les deux éditeurs mais qui doit surtout à la plume d’Olivier Compagnon, il est précisé que ce dossier est issu du colloque d’octobre 2013 Chili, 11 septembre 1973: un événement mondial.

L’article que Caroline Moine signe seule, « “VOTRE COMBAT EST LE NÔTRE”. Les mouvements de solidarité internationale avec le Chili dans l’Europe de la Guerre froide » est donc issu de sa communication de 2013 « La solidarité envers les opposants chiliens sous le signe de la guerre froide : connexions et circulations Est-Ouest dans l’Europe des années 1970 » (communication à l’issue de laquelle nous avions informé Caroline Moine de l’imposture de Walter Heynowski et Gerhard Scheumann).
Cet article de 2015 colle en effet à la trame de la communication de 2013, mais en étoffe considérablement les propos. On passe d’une communication de 20 minutes à un article de 20 pages. Cependant, dans le texte principal (voir ci-dessous), la partie Heynowski et Scheumann est rapidement expédiée et se trouve, tout au contraire des autres sujets abordés en 2013, plutôt allégée qu’étoffée.

Caroline Moine : de septembre 2014 (CINÉMA ET GUERRE FROIDE) à novembre 2015 («VOTRE COMBAT EST LE NÔTRE»), à propos du cas Heynowsky, Scheumann et Herberg, un alignement de plus en plus marqué sur le « grand récit traditionnel » d’Isabel Mardones et du Musée de la mémoire de Santiago du Chili.

Dans la communication de 2013 dont cet article est issu, Heynowski et Scheumann, déguisés en allemands de l’Ouest, rencontraient Pinochet et réussissaient à filmer les prisonniers de différents camps. Dans l’article de 2015, comme déjà dans l’ouvrage Cinéma et Guerre froide de 2014, c’est le film qui «avait été tourné dans le camp de concentration de Chacabuco…». Là encore, la rigueur scientifique aurait voulu que le lecteur soit informé que l’auteur de l’article, Caroline Moine, avait défendu une toute autre version du rôle d’Heynowski et Scheumann dans les tournages devant Pinochet et dans les camps de prisonniers dans la communication de 2013 dont cet article est en principe issu. Il n’en est rien.
Le bref paragraphe du texte principal sur H&S renvoie à deux notes, n° 58 et 59, où se joue l’essentiel de la démission de C. Moine à propos du cas Heynowski, Scheumann et Herberg.

Un pas en avant…
Pour être juste, on doit noter dans la note 59 un progrès de C. Moine en comparaison de sa communication de 2013, et aussi en comparaison de l’ouvrage Cinéma et Guerre froide sorti en septembre 2014.
En 2015, comme en 2014, C. Moine évoque l’interview d’Heynowski parue le 11 septembre 2013 dans Neues Deutschland. Mais alors qu’elle écrivait en 2014 « Walter Heynowski a cependant reconnu en septembre 2013 ne plus être retourné au Chili après le 11 septembre 1973, contrairement à ce que laisse croire le commentaire », elle est plus précise en 2015 et écrit que dans cet entretien, Heynowski «avoua n’être pas retourné au Chili entre le 11 septembre 1973 et la fin de la dictature» et enchaîne aussitôt : «Ce ne sont donc pas les deux réalisateurs qui ont tourné ces fameuses images du camp – contrairement au discours officiel repris depuis 1974, les présentant comme des héros de la solidarité internationale» [souligné par nous].
“Avouer” implique plus fortement une faute que “reconnaître”, et surtout, même si elle évite toujours de prononcer le terme d’“imposture”, ou celui d’“imposteur”, les termes pourtant les mieux adaptés à la situation, Caroline Moine convient pour la première fois qu’Heynowski et Scheumann ont usurpé leur statut de héros de la solidarité internationale.
On peut cependant regretter que ce pas en avant, le seul à propos du cas Heynowski & Scheumann et Herberg soit ici relégué en note de bas de page.
Après le pas en avant, en arrière toute.

… Trois pas en arrière

  • On note d’abord que le nom de Miguel Herberg n’apparaît nul part dans le texte de 2015 de Caroline Moine. Si elle souligne en note de bas de page que ni Heynowski ni Scheumann n’ont tourné «ces fameuses images des camps», elle ne juge pas nécessaire de désigner le véritable auteur de ces tournages. Ceci, alors que, compte tenu des informations apportées par Chili 73, 74, Chacabuco, Pisaguadont C. Moine nous avait écrit qu’elle en souhaitait une large diffusion –, elle n’ignore plus qu’il s’agissait bien de Miguel Herberg.
  • Cette disparition du nom de Miguel Herberg est parfaitement cohérente avec cette fois, contrairement à l’ouvrage de 2014, l’absence de la moindre mention de nos recherches, et par la même de ce site Chili 73, 74, Chacabuco, Pisagua.
  • L’opération pour ne pas déplaire au Musée de la mémoire de Santiago se poursuit quand, dans la note 58, plutôt qu’un renvoi à nos travaux, qui étaient au moins évoqués en note de bas de page en 2014, Caroline Moine préfère cette fois diriger ses lecteurs vers une source particulièrement mensongère à propos d’Heynowski, Scheumann et Herberg :  «Mónica Villarroel, Isabel Mardones, Señales contra el olvido. Cine chileno recobrado, Santiago, Editorial Cuarto Propio, 2012, p. 131-146». Cette pagination, 131-146, désigne le chapitre 7 de cet ouvrage, «Heynowski & Scheumann en Chile».

– À propos du chapitre 7, «Heynowski & Scheumann au Chili », d’Isabel Mardones
Dans ce chapitre rédigé par Isabel Mardones et cité par Caroline Moine, le nom de Miguel Herberg apparaît une seule fois, en note de bas de page (p. 141, voir l’illustration ci-dessous) à propos des tournages du film Yo fui, yo soy, yo seré : «En estas filmaciones participaron el camarógrafo Peter Hellmich, el sonisda Manfred Berger y el español Miguel Herberg como traductor» («Dans ces tournages, ont participé le caméraman Peter Hellmich, le preneur de son Manfred Berger et l’espagnol Miguel Herberg comme traducteur»).

«Señales contra el olvido. Cine chileno recobrado (Mónica Villarroel – Isabel Mardones, Cuarto Propio, Santiago de Chile, 2012).
Dans le chapitre 7, « Heynowski y Scheumann en Chile », Isabel Mardones ne retient que les affirmations de ceux qui ont participé à l’imposture (voir http://chili73-rda-heynowski-scheumann.com). Une curieuse méthode de recherches…
P. 141, à propos des tournages du film “Yo fui, yo soy, yo seré” la note 7 renvoie à «En estas filmaciones participaron el camarógrafo Peter Hellmich, el sonisda Manfred Berger y el español Miguel Herberg como traductor» («Dans ces tournages, ont participé le caméraman Peter Hellmich, le preneur de son Manfred Berger et l’espagnol Miguel Herberg comme traducteur».

C’est-à-dire que dans cet ouvrage paru en avril 2012, auquel renvoie Caroline Moine comme source de référence dans son article publié en 2015, le déni d’Isabel Mardones à propos du travail d’Herberg est encore plus marqué que dans sa déclaration “Acerca de Miguel Herberg” de mars 2012 (mais on ne sait pas si le manuscrit définitif de cet ouvrage paru en avril a été remis antérieurement ou postérieurement à la rédaction du texte Acerca de Miguel Herberg diffusé le 13 mars 2012).

L’ouvrage Señales contra el Olvido, Cine Chileno recobrado (Signes contre l’oubli, le cinéma chilien retrouvé) a été publié au Chili en avril 2012. Il est cosigné par Mónica Villaroel et Isabel Mardones. Le chapitre 7 traite de «Heynowski & Scheumann en Chile» («Heynowski & Scheumann au Chili»). Dans la mesure où dans son texte Acerca de Miguel Herberg diffusé par le Musée de la mémoire, Isabel Mardones revendique seule les entretiens qui sont la matière de ce chapitre du livre, on peut en déduire qu’elle en est l’auteur principal.
On ne trouvera dans ce chapitre sur H&S aucune présentation du moindre document d’archives qui puissent prouver la véracité des récits et témoignages à propos des rôles respectifs des uns et des autres dans les tournages des reportages et interviews utilisés dans la réalisation des films du cycle chilien du Studio H&S.
Isabel Mardones s’est limitée à organiser une suite de récits et de témoignages, témoignages qu’elle a suscités pour une partie d’entre eux.
Trois sources principales nourrissent le texte d’Isabel Mardones : Walter Heynowski, avec des écrits et déclarations de 1974 et de 2003 ; Matthias Remmert, le producteur de tous les films du cycle chilien, interviewé par Isabel Mardones en 2011 ; et Hanns Stein ( note 17), aussi interviewé en 2011. Alors membre du Parti communiste chilien et interprète de W. Heynowski et G. Scheumann pendant leur unique séjour au Chili, Stein s’était réfugié après le 11 septembre en RDA grâce à l’aide de ces derniers.
Mardones prend pour argent comptant tout ce que racontent Heynowski, l’imposteur, Remmert, le réalisateur sans l’accord et l’appui de qui l’imposture n’aurait pas pu prospérer et Hanns Stein, interprète d’Heynowski et Scheumann, qui se fait valoir en inventant de toutes pièces un épisode dont il est un des héros.

Isabel Mardones, pas plus que Caroline Moine, n’a visionné avec attention les films du cycle chilien d’H&S. L’aurait-elle fait, qu’elle se serait rapidement rendue compte des nombreuses failles dans les témoignages de Walter Heynowski, Matthias Remmert et Hanns Stein.
Il reste qu’au détour d’une page, certains témoins secondaires d’Isabel Mardones apportent un éclairage intéressant. Ainsi, selon Isabel Mardones, Helmut Morsbach, déjà cité plus haut, Directeur de 2003 à 2013 de la DEFA qui gère aujourd’hui les films et les archives du Studio H&S, «signale qu’après la chute du Mur de Berlin, beaucoup d’archives du Studio H&S ont été détruites, probablement parce qu’elles étaient compromettantes». Effectivement, au moment de la chute du Mur, ou même bien avant, Heynowski et Scheumann avaient tout intérêt à faire disparaître les traces de leur imposture, c’est-à-dire toutes les épreuves, les rushes, des reportages et interviews tournées sous la direction de Miguel Herberg.
L’exemple d’un de ces tournages sous la direction de Miguel Herberg – le seul qui a survécu à la destruction parce que, depuis Santiago, le document avait pris la route de Rome au lieu de celle de Berlin – est l’interview par Miguel Herberg du général Roberto Viaux Marambio le 4 avril 1973 (Caméraman Peter Hellmich et prise de son Miguel Herberg). Son visionnage permet d’y constater la présence à l’image de Miguel Herberg, comme dans la majorité des documents tournés au Chili en 1973 et 1974 (exceptée la période du 11 septembre) et utilisés par H&S. Le Mur tombé, ou avant, c’était une raison largement suffisante pour convaincre Heynowski et Scheumann de détruire ce type de documents, preuves irréfutables de leurs impostures.


CONCLUSION

À l’issue de ce long et détaillé parcours dans l’ensemble des travaux et interventions où sont évoqués les films du cycle chilien Heynowski et Scheumann, particulièrement ceux de Caroline Moine, on peut distinguer des périodes aux cibles et aux interlocuteurs bien distincts.
En 2005, le sujet de la thèse de Caroline Moine est le cinéma de la RDA, et non l’histoire du Chili. C’est donc comme exemple d’une politique de propagande d’État (sous-chapitre  : Le Studio H&S, pour une propagande Anti-imperialiste) qu’est abordé le cycle chilien d’Heynowski et Scheumann.
En 2008 et 2011, dans un colloque et une publication réuni et éditée sous la direction de Jean-Pierre Bertin-Maghit, l’auteur d’“Une histoire mondiale des cinémas de propagande”, les interventions de C. Moine sont consacrés au cycle chilien d’H&S, mais encore à titre d’exemple pour se poser, au colloque, la question «Œuvres de propagande, œuvres d’historiens ?» et analyser dans l’article «des œuvres de propagande bien orchestrées».

À la suite de cette approche particulière du fait chilien, via son travail sur la RDA, et avec une connaissance de l’histoire de l’Union populaire et du coup d’État dont nous avons montré les limites, Caroline Moine va intervenir à partir de 2013 comme spécialiste de la mémoire chilienne, son histoire, ses écritures et ses mises en scène. À partir de ce moment, Caroline Moine évitera d’utiliser le terme de “propagande”, comme elle l’avait fait si souvent auparavant, comme s’il était maintenant devenu incongru de l’utiliser devant des universitaires spécialistes de l’histoire chilienne ou devant les gardiens d’une mémoire chilienne figée. On cherche en vain le mot “propagande”, même dans l’article paru en 2015, pourtant intitulé « Les mouvements de solidarité internationale avec le Chili dans l’Europe de la Guerre froide« .

Dans ce même article de 2015, afin de mieux s’inscrire dans le format d’une mémoire chilienne officielle, Caroline Moine esquive la vérité en refusant de citer le nom de Miguel Herberg et de préciser son rôle, qu’elle n’ignore pourtant pas. Elle préfère renvoyer à ses propres travaux et à ceux d’Isabel Mardones dont nous avons montré qu’au sujet d’Heynowski et Scheumann, elle se coulait dans la propagande d’antan et s’intéressait peu à la vérité des faits.

Annette Becker soulignait encore récemment sur France Cuture ( La Fabrique de l’Histoire, émission « La mémoire » du 22 septembre 2017, à 18′ ) «qu’il n’y a pas de travail de mémoire sans travail d’histoire». Ce parcours sur le traitement d’un détail de l’histoire, le cas Heynowski, Scheumann… et Herberg, dans des pages du site Internet du Musée de la mémoire, comme dans les travaux et interventions de Caroline Moine, montre qu’il n’y a pas non plus de travail sur la mémoire sans travail sur l’histoire. Vouloir faire l’histoire d’une mémoire en méconnaissant l’histoire de l’objet de cette mémoire ouvre à toutes les confusions.
Le séminaire animé par Caroline Moine,  «Écritures et mémoires de la solidarité internationale : le cas chilien» se proposait de «revenir, au-delà des représentations mémorielles en partie figées, sur ce qui a pu contribuer à l’émergence d’une émotion, voire ferveur collective, et à sa traduction en des actions, des prises de paroles et des engagements très divers». Sur le cas Heynowski, Scheumann… et Herberg, Caroline Moine ne se situe pas «au-delà des représentations mémorielles en partie figées» ; par méconnaissance de l’histoire, elle a participé à les figer.
Par ailleurs, ce séminaire s’est surtout intéressé aux formes et aux expressions de la solidarité internationale mais s’est désintéressé des ressorts et des textes produits en aval qui ont nourri ce mouvement de solidarité.
Ce séminaire n’a en effet accordé aucune place à ces récits de nature propagandiste, très éloignés de la vérité historique, produits afin de mieux déclencher émotion et ferveur collective favorables au développement de cette solidarité internationale.

Dans la même émission de France culture citée plus haut, Sandrine Lefranc, co-autrice avec Sarah Gensburger d’À quoi servent les politiques de la mémoire évoquait les «pouvoirs qui […] cherchent des figures exemplaires, des héros, des victimes qui suscitent de l’émotion et ne veulent pas parler de ce qui fâche». Travailler sérieusement sur le cas Heynowski et Scheumann obligerait à envisager que ces deux héros communistes de la solidarité internationale avec le Chili aient pu détruire, pour masquer leur imposture, des images particulièrement précieuses, tournées sans eux au Chili en 1973 et 1974,  images de reportages et d’interviews où apparaissait Miguel Herberg.
La mémoire chilienne préfère garder intacte l’image de ses héros et s’interdit donc d’envisager cette hypothèse.
Cette mémoire continue de préférer Miguel Herberg là ou l’a placé Patricio Guzman en mars 2012, avec la complicité d’Isabel Mardones et du Musée de la mémoire et des droits de l’homme, dans le rôle de l’imposteur. C’est un comble !

Après le 40e anniversaire du 11 septembre 1973, nous voguons de manière sûre vers son 50e anniversaire… Trouvera-t-on d’ici là dans des travaux universitaires et chez les représentants officiels de la mémoire chilienne les traces d’une évolution vis-à-vis des deux imposteurs, Heynowski et Scheumann, et du cas Herberg ? Quand se décidera-t-on enfin à nommer imposture ce qui est imposture ?

Jean-Noël DARDE (jndarde@gmail.com)

 


Note 1 : En 1981, Charles Fiterman, ministre communiste sous la présidence de François Mitterrand, usait encore de ces récits pour répliquer, le 17 décembre 1981, aux hommes politiques qui venaient de condamner le coup d’État du général Jaruzelski en Pologne : «Où étaient-ils quand est survenu le coup d’État au Chili, quand Allende a été assassiné, quand le guitariste Victor Jara a eu les mains tranchées à la hache ? Ils ne disaient rien, quand ils n’approuvaient pas».

(Archives Miguel Herberg)
Montage de deux photos de Miguel Herberg pour obtenir le groupe « Conjunto Chacabuco » au complet.

 

Note 2 : L’historien se doit d’être précis. Nous désignons sous le nom de Conjunto Chacabuco”, le groupe que Katia Chornik dénomme sur le site Cantos CautivosConjunto Los de Chacabuco”.

En effet, de nombreux documents ignorés par Katia Chornik nomment le groupe “Conjunto Chacabuco”. En premier lieu un panneau qui présente les portraits des membres de cet ensemble que Miguel Herberg Hartung (voir ci-dessus), a pris en photo dans le camp de Chacabuco, fin janvier 1974 (le portrait de Luis Cifuentes est dans le rang du bas, 2ème à partir de la gauche. On peut voir une version de cette photo, avec les noms de chacun des membres du Conjunto Chacabuco, mise en ligne à Camp de Chacabuco, les photos couleur de Miguel Herberg). On peut aussi citer un enregistrement de l’émission Escucha Chile diffusée par Radio Moscou et mis en ligne sur le site du Musée de la mémoire… : http://archivoradial.museodelamemoria.cl/buscador_resultado.php?filtro=chacabuco&tipo=3&registros=0#detalle1289 (premier enregistrement, à 11 secondes du début : «… la presentacion del Conjunto Chacabuco...»). De même, dans le livre de Manuel Cabieses, ancien prisonnier de Chacabuco, Autobiografía de un Rebelde (2008, pp 112 et 113), et aussi à la page 54 de l’édition chilienne de Prigué publiée à Santiago en 1991 (Rolando Carrasco Moya, 1976, éditions de l’Agence Novotsi, Moscou, pour l’édition originale).

Note 3 : On retrouve les traces de cette émission dans le livre Morir es la noticia, publié à Santiago en 1997, à travers le passage «LLegan los alemanes» du chapitre «La dictatura mató a periodistas pero no al periodismo» (la dictature a tué des journalistes, mais pas le journalisme) de Guillermo Torres Gaona, journaliste emprisonné à Chacabuco, et Virginia Vidal.
Notons qu’en bas du texte de G. Tores et V. Vidal, on trouve 3 photos de Miguel Herberg

Originale de la diapositive couleur de Miguel Herberg (Camp de Pisagua), parue le 1er Mai 1974 dans l’hebdomadaire “Vie Nuove Giorni” du Parti communiste italien et que s’est appropriée l’ADN, Agence de la RDA.

attribuées ici à l’ADN (Allgemeiner Deuscher Nachrichtendienst), l’agence de presse officielle de la RDA (la photo de droite et les deux photos du milieu).
Deux de ces photos, une de Pisagua (prisonniers torses nus) et une de Chacabuco (réunion de rédaction du journal mural), sont reprises du même numéro, déjà cité, de L’Europeo du 21 mars 1974.

La troisième photo (soldat de dos en premier plan) est reprise de sa publication le 1er Mai 1974 dans l’hebdomadaire Vie Nuove Giorni du Parti communiste italien.

Originale de la diapositive de Miguel Herberg ; publication, sous son nom, en 1974 dans un hebdomadaire du Parti communiste italien ; appropriation de cette photo par une agence de la RDA ; diffusion de cette même photo par Getty Images, toujours attribuée à l’ADN (Allgemeiner Deuscher Nachrichtendienst)…
La boucle est bouclée…

Plus étonnant encore est l’exemple de Getty Images qui a diffusé jusqu’en août 2017 cette même photo noir et blanc de Pisagua (et non de Chacabuco comme l’affirme la légende) encore attribuée à l’ancienne agence de la RDA, l’Allgemeiner Deuscher Nachrichtendienst.
À
droite de l’illustration ci-contre, la photo en version noir et blanc telle qu’elle est parue, attribuée à “Miguel”, dans l’hebdomadaire du PCI le 1er Mai 1974. À gauche, sa diffusion par Getty Images, attribuée à l’Allgemeiner Deuscher Nachrichtendienst.

Dans “Film as a Subversive Art”, sorti au début de l’année 1974, Amos Vogel dénonce les méthodes de Walter Heynowski et Gerhard Scheumann et leurs procédés emprunts de lâcheté.
La sortie de cet ouvrage a peut-être pesé sur la décision d’Heynowski et Scheumann de s’inventer en héros et de se mettre en scène comme tels dans le film “Ich war, ich bin, ich werde sein” (“J’étais, je suis, je serai”).

Note 4 : Film as a Subversive Art a été édité à Londres, aux éditions George Weidenfeld & Nicolson Ltd. Son copyright est de 1974, mais il est précisé en page de garde que le livre a été imprimé en 1973, ce qui signifie une sortie en librairie au tout début de l’année 1974. Dès sa sortie, l’ouvrage de Vogel avait été reconnu pour ses qualités et il connaîtra de nombreuses traductions. Considéré aujourd’hui comme un classique par les cinéphiles et les chercheurs de ce domaine, il a été réédité en France en 2016, quatre ans après le décès d’Amos Vogel (lire ici la nécrologie d’Amos Vogel parue dans le NYT).
D
‘origine autrichienne, Amos Vogel était en mesure de ne rien perdre des nuances des  films d’H&S. Dans Film as a Subversive Art, le chapitre “East Germany : Against the West” (L’Allemagne de l’Est : contre l’Ouest) conclut la partie sur “La gauche internationale et le cinéma révolutionnaire”.
Vogel, après avoir présenté favorablement des films impertinents réalisés en Yougoslavie, en Tchécoslovaque et en Pologne, introduisait le chapitre sur l’Allemagne de l’Est en affirmant que son cinéma politique était à la fois le plus puissant et le plus discutable (« the most questionable ») de tous les pays du bloc soviétique. Pour illustrer son propos et ses critiques sur ce cinéma politique de la RDA, puissant et discutable, il présentait cinq films de la RDA, dont trois, « O.K. », « Piloten Im Pyjama » et « Der Lachende Mann« , précisément réalisés par Heynowski et Scheumann.
Obscenity”, “obscene”, “pernicious”, sont certains des termes dont Voguel use pour décrire les procédés d’
Heynowski et Scheumann. Il en ressort un portrait peu reluisant des deux documentaristes de la RDA, cyniques et manipulateurs aux méthodes empruntes de lâcheté.

Au printemps 1974, après avoir pris la mesure du caractère exceptionnel des images ramenées du Chili (Pinochet, Leigh, les pilotes qui ont bombardé la Moneda, Chacabuco, Pisagua, etc.), Heynowski et Scheumann ont vu l’occasion d’un raccourci pour passer de la lâcheté au courage héroïque. C’est donc avec insistance qu’ils se mettent en scène comme héros dans J’étais, je suis, je serai, qui sortira dès septembre 1974, simultanément en RDA et à Cuba.

Note 5 : Un des rares interlocuteurs sérieux d’Isabel Mardones pour la rédaction du chapitre 7 «Heynowski & Scheumann en Chile ».

Note 6 : Une fois l’absence de Walter Heynowski au Chili, en septembre 1973 comme en 1974, on lit en souriant les dithyrambes parus dans El Mercurio de Valparaiso du 8 août 2001 à l’occasion de la présence de Walter Heynowski au Festival de Valparaiso (fichier pdf, article Heynowski viene al Festival de Cine de Valparaíso).

Note 7 : Le général Cano, nommé directeur de la Banque centrale le 11 septembre 1973, fait à lui seul le spectacle dans le court métrage tragi-comique Geldsorgen (Líos con la plata, Soucis d’argent, 1975. Extraits, ici avec la voix de Miguel Herberg : https://www.youtube.com/watch?v=Cmp33VvBmUU).

Première édition sortie en 1989, quelques mois avant la fin de la dictature, alors que les militaires bénéficient d’une amnistie.

Note 8 : Patricia Verdugo, Los zarparzos del Puma, El caso Arellano. La première édition de cet ouvrage paraît aux éditions CESOC en 1989, à un moment où les militaires chiliens bénéficient encore de l’amnistie décrétée par la dictature. L’édition de 2015, Los zarpazos del Puma, la Caravana de la muerte (édition Catalonia), comprend des annexes supplémentaires qui concernent le général Joaquín Lagos.

Dans l’introduction de sa thèse soutenue en 2008 à l’Université libre de Bruxelles, « Ceux qui ont dit “Non”. Histoire du mouvement des marins chiliens opposés au coup d’État de 1973 », Jorge Magasich compte le général Lagos parmi les “militaires dissidents”.

Note 9 : Il y a bien un militaire avec Allende sur l’image ci-dessus, mais il s’agit du commandant (capitaine de vaisseau) Arturo Araya, aide de camp naval du président chilien. À vrai dire, on le devine tout juste, debout derrière Allende – on n’en voit ici que les 4 gallons de sa manche gauche (Arturo Araya mourra assassiné par des membres de l’extrême droite chilienne, le 27 juillet 1973, très peu de temps après le tournage de ces images).

Note 10 : Jean-Pierre Bertin-Maghit (dir.), Une histoire des cinémas de propagande, Paris, Nouveau Monde, 2008, 816 p.


Note 11 : Si Caroline Moine soutenait qu’elle visait ici le parti de l’Izquierda cristiana (IQ, la Gauche chrétienne), il serait facile de répliquer que la Gauche Chrétienne ne sera fondée qu’en juillet 1971, 8 mois après l’arrivée d’Allende au Palais de la Moneda et presque 10 mois après la fin de la campagne présidentielle.

Note 12 : Dans le texte de Caroline Moine, « réformateurs et révolutionnaires », peut être difficilement compris comme qualifiant respectivement, en apposition, les socialistes et les communistes. Et si on voulait à tout prix retenir et valider cette interprétation, on notera qu’elle exclurait les 4 petits partis « réformateurs » de l’Union populaire. Dans le contexte chilien, comme l’ont montré les attitudes respectives du Parti socialiste et du parti communiste pendant la période qui a précédé le coup d’État du 11 septembre 1973, désigner le Parti socialiste comme réformateur pour le distinguer d’un Parti communiste “révolutionnaire” serait aussi une grave erreur.

Note 13 : Élodie Giraudier, « Échos du coup d’État chilien dans les réseaux démocrates-chrétiens européens », Monde(s) 2015/2 (N° 8), p. 65-82. Il s’agit de la publication des actes du colloque « Chili, 1973, un évènement mondial » qui s’est tenu en septembre 2013.

 

La version définitive de “La declaración de los 13” (dont je remercie Élodie Giraudier de m’avoir communiqué cette copie) contient une condamnation du coup d’État à laquelle succède un hommage appuyé à Salvador Allende : «Nos inclinamos respetuosos ante el sacrificio que él hizo de su vida en defensa de la autoridad constitucional» («Nous nous inclinons respectueusement devant le sacrifice qu’il fit de sa vie pour la défense de l’autorité institutionnelle»).

Note 14 : À propos de “La declaración de los 13”
La “déclaration des 13” a été rédigée à l’initiative de Bernardo Leighton, un des fondateurs du parti démocrate-chrétien chilien. Un premier texte, écrit de sa main le 11 septembre, a été soumis à discussion et à modification les jours qui ont suivi.
La version définitive de ce texte (voir ci-contre), outre une condamnation du coup d’État, contient cet hommage appuyé au sacrifice d’Allende pour la défense de l’autorité constitutionnelle. Cet hommage va bien au delà de la simple condamnation du coup d’État, mais il n’a pas eu à l’époque tout l’écho qu’il méritait.

Cette version de “La declaración de los 13”, antérieure à la version définitive et sans l’hommage à Salvador Allende, a aussi été diffusée le 13 septembre depuis Santiago.
C’est de cette version que le journal Il Popolo, quotidien de la démocratie-chrétienne italienne, publie une traduction intégrale le 18 septembre 1973.

Une des raisons, loin d’être la seule, en est qu’une version antérieure de ce texte (voir ci-contre), qui comporte une condamnation du coup d’État mais où cet hommage au sacrifice de Salvador Allende n’apparaît pas encore, a aussi été diffusée depuis Santiago le 13 septembre 1973.
L’existence de ces deux versions est attestée par leurs traces respectives dans la presse étrangère. Ainsi, Le Monde du 17 septembre 1973 (daté du 18), évoque rapidement la version définitive et son «hommage à la mémoire d’Allende» et L’Unité, organe du Parti socialiste français, cite les mots de cet hommage dans son n° du 12 octobre 1973. Alors qu’Il Popolo (le quotidien de la DC italienne) du 18 septembre 1973 traduit intégralement la déclaration dans une version antérieure, sans cet hommage.

Écrit par Jorge Donoso Pacheco, un des signataires de cette déclaration, et la journaliste Grace Dunlop Echavarría, l’ouvrage Los 13 del 13, Los DC contra el golpe (2013, Ril Editores, extraits, ici) présentent des témoignages sur les conditions dans lesquelles la déclaration a été rédigée entre le 11 et le 13 septembre, puis remise, dans une certaine confusion, à quelques journalistes et contacts dans des ambassades.
Si la comparaison attentive des deux textes éclaire la gestation de la version finale, il reste qu’hormis l’hommage à Allende, les autres différences tiennent à des corrections mineures.
Retenons que l’existence de ces deux versions successives prouve que loin de faire marche arrière alors que le caractère sanglant de la répression se confirmait, les signataires de cette déclaration l’ont, avec cet hommage, renforcée plutôt qu’adoucie.

Note 15 : : une expression déjà utilisée par Régine Robin (Structures mémorielles, littérature et biographie, 1989, in revue Enquête. Cahiers du CERCOM (direction Jean-Claude Passeron) : «Nous parlerons analogiquement [au « roman familial de Freud] de roman mémoriel par lequel un individu, un groupe ou une société pense son passé en le modifiant, le déplaçant, le déformant, s’inventant des souvenirs, un passé glorieux, des ancêtres, des filiations, des généalogies

Note 16 : Quand on édite sa thèse, ou un texte adapté de sa thèse, la déontologie de la recherche impose que le lecteur en soit informé de manière explicite (par exemple, la préface, signé Pascal Ory, de l’ouvrage Le devoir de mémoire, une formule et son histoire de Sébastien Ledoux (2016) commence par préciser que ce livre “fut d’abord une thèse de doctorat, dirigée par Denis Peschanski, soutenue en Sorbonne à l’automne 2014”. Dans l’ouvrage Cinéma et Guerre Froide, rien n’indique – ni dans les remerciements, ni dans l’introduction – que le texte du livre paru en 2014 est, pour l’essentiel, une reprise en copier-coller de la thèse soutenue en 2005 [voir « Citer les sources ! Oubli, plagiat et autoplagiat. À partir des incivilités et inconduites en recherche » par Geneviève Koubi (2010), « Autoplagiat, plagiat et fraude scientifique » par Michelle Bergadaa (2013), ou le site “Archéologie du copier-coller” (JN Darde)].

Note 17 : Membre du parti communiste chilien, exilé en RDA, Hanns Stein quittera le Parti à la fin des années 70. «Notre idée était que si nous étions pour la démocratie au Chili, nous ne pouvions pas rester dans un parti clairement anti-démocratique» déclare-t-il à la 36e minute de cet entretien pour le musée de l’Holocauste (Hanns Stein a vécu l’invasion des Sudètes en 1938, l’invasion de la Tchécoslovaquie en 1968 et le coup d’État du 11 septembre 1973).

FIN

Jean-Noël DARDE (jndarde@gmail.com)