ASSASSINÉ POUR UNE FAKE NEWS ?

Le 22/06/2020 : Jean-Noël DARDE (*)
(jndarde@gmail.com et Whatsapp)

PABLO NERUDA A-T-IL ÉTÉ EMPOISONNÉ POUR
DES VERS QU’IL N’A PAS ÉCRITS ?
ou
l’histoire d’une mystification littéraire
*

Les documents présentés et les arguments développés ici justifient ce titre. On pourrait aussi formuler cette question ainsi : «Pablo Neruda a-t-il été assassiné pour être le héros qu’il n’a pas été ?»
Il s’agit ici d’une enquête approfondie sur la destinée d’une étonnante mystification littéraire, une «licencia literaria» comme l’ont désignée ses inventeurs ; aujourd’hui, on parlerait de fake news.
La première partie de cette étude concerne la version 1973 du poème Las Satrapías (écrit par Neruda en 1948), depuis sa première publication, le 15 septembre à Buenos-Aires, jusqu’à la mort du poète huit jours plus tard.
Depuis le décès du prix Nobel, le 23 septembre 1973, cette fake news poursuit une longue et brillante carrière.

(*) Né en 1948, Jean-Noël Darde était journaliste au Chili en 1972 et en 1973 (de mars à novembre, voir ici)). Sur le Chili, Il a signé, et co-signé avec Isabel Santi, des articles et des interviews (Eduardo Frei, Rodomiro Tomic, Miguel Enriquez..) dans les quotidiens La Croix, Le Monde et Libération, l’hebdomadaire espagnol Triunfo, et les mensuels Le Monde diplomarique et Promesses. Ses photos ont été diffusées par les agences Sipahioglu et Fotolib.
Par la suite, il a poursuivi une carrière universitaire en Sciences de l’information et de la communicacion.


***


Hyène vorace, diabolique déprédateur, satrape mille fois vendu, machine affamée de dollars, bourreau, porc, cacique de lupanars, tortionnaire, affameur du peuple…
Ce tombereau d’injures déversé sur la tête de Pinochet par un poète communiste, prix Nobel, et devant la terre entière, a-t-il conduit le dictateur, assurément vindicatif et sans scrupules, à faire empoisonner Pablo Neruda ?

Quelques jours après le coup d’État du 11 septembre 1973, le poème Las Satrapías (Les Satrapes), signé Pablo Nerudaa été publié en bonne place par trois organes de presse argentins. Le 15, il était à la une de la revue mensuelle Nueva Sión, le 19 sur une pleine page du quotidien El Mundo, avec la mention «écrit quelque part au Chili et publié le 15 septembre 1973», et le 20 septembre 1973, bien en vue et commenté en dernière page de La Opinión, et suivi de la mention «Quelque part au Chili, le 15 sept. 1973».
Repris et diffusé dès le 20 septembre par plusieurs des grandes agences de presse internationales, ce poème de Pablo Neruda va être rapidement reproduit à travers le monde. Ce poème, le voici :

LES SATRAPES
NIXON, FREI et PINOCHET
jusqu’à aujourd’hui, jusqu’à cet amer
mois de septembre
de l’année 1973
avec Bordaberry, Garrastazú et Banzer
hyènes voraces
de notre histoire, dévoreurs
de nos drapeaux acquis, conquis
avec tant de sang, tant de feu,
embourbés dans leurs haciendas,
diaboliques déprédateurs,
satrapes mille fois vendus
et vendeurs, poussés, excités
par les loups de New York City.
Machines affamées de dollars,
avilies par le sacrifice
de leurs peuples martyrisés,
mercantis trimardeurs
du pain, de l’air américains,
bourbiers bourreaux, troupeaux porcins
de caciques de lupanars,
sans autre loi que la torture,
et la faim flagellée du peuple.

Pablo Neruda
[1]

Nueva Sión (15/09/1973), El Mundo (19/09/1973), La Opinión (20/09/1973)
Pablo Neruda meurt le 23 septembre 197

Le général Pinochet n’a pu ignorer ce poème. Il en a été informé, au plus tôt avec sa parution dans Nueva Sión et au plus tard le 19 septembre quand il s’étale en caractères gras sur une page d’El Mundo.
Après le coup d’État du 11 septembre 1973, le général Pinochet a très vite été interrogé par des journalistes sur le sort de Pablo Neruda, mais aussi par des ambassadeurs, y compris le représentant du général Franco [2], chargés par leurs gouvernements de s’assurer de la sécurité du prix Nobel. Neruda était donc pour Pinochet un sujet d’actualité.
Quand le général Pinochet apprend la publication à Buenos-Aires de Las Satrapías, il comprend que Pablo Neruda, pourtant reclus et alité dans sa maison d’Isla Negra, avait osé écrire ce poème vengeur qui le réduisait à l’état d’«impresentable estropajo» (une loque imprésentable), pour parler comme le poète.
Mieux encore, ou pire du point de vue du général Pinochet, Neruda avait déjoué la surveillance dont il était l’objet, alors que sa maison à Isla Negra, face au Pacifique, était sans téléphone et gardée jour et nuit par les carabiniers ; elle a même subi plusieurs perquisitions. Malgré ces conditions peu propices à la communication avec l’extérieur, Neruda avait réussi à faire rapidement passer et publier Las Satrapías à l’étranger.

Dans la nuit du 19 au 20 septembre, dans Santiago sous couvre-feu et sillonnée par les patrouilles militaires, La Chascona, résidence de Pablo Neruda dans la capitale chilienne, va être saccagée. Une fois vandalisée et pillée, la maison subit un début d’incendie, maîtrisé par les pompiers pour épargner le voisinage, suivi d’une inondation provoquée par la rupture de canalisations.
Comment ne pas s’interroger sur l’enchaînement chronologique entre la publication de ce poème et le saccage de la maison de Neruda ?  Ne devrait-on pas prendre en compte Las Satrapías et voir, dans cet acte de vandalisme un acte de pure vengeance du chef de la junte connu pour ses colères ?

Et qu’en est-il de la mort de Neruda 4 jours plus tard ?
Souffrant d’un cancer de la prostate, le vate chilien, parti en début d’après-midi d’Isla Negra, est arrivé à la clinique Santa-María, à Santiago, dans la soirée du 19 septembre. Pablo Neruda mourra le dimanche 23 septembre à 22h30, après une dégradation brutale de son état. Son départ était prévu le 24 septembre vers Mexico dans un avion mis à sa disposition par Luis Echeverría, le président du pays Aztèque.
C’est dans La Chascona en piteux état que Matilde Urrutia tiendra à ce que soit veillée le 24 septembre la dépouille de Pablo Neruda.

Depuis 2011, une instruction sur les causes de la mort de Pablo Neruda a été ouverte après que l’hypothèse d’une mort par empoisonnement a été jugée vraisemblable. Si cette hypothèse devait être confirmée, il est certain que la diffusion du poème Las Satrapías a pesé lourd dans la décision du général Pinochet de faire assassiner Pablo Neruda. Il en serait même vraisemblablement le premier mobile.

[1] Du 6e vers à la fin, traduction empruntée à Claude Couffon (Chant général, Éditions Gallimard, 1977)
[2] Mario Amorós, Pablo Neruda, el principe de los poetas (p.512). Ediciones B. 2015, Barcelone.

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IMMENSE POÈTE ET HÉROS MALGRÉ LUI

Le prix Nobel n’est pour rien dans la version de Las Satrapías publiée en Argentine avant de l’être dans le monde entier. Il s’agit d’un faux poème, ou plus précisément, un faux-vrai poème de Pablo Neruda, une « actualisation » par un tiers d’un poème écrit en 1948. Aux satrapes d’hier dénoncés par Pablo Neruda avaient été substitués les satrapes de 1973.
Poète-héros à son insu, Pablo Neruda n’a ni approuvé, ni même connu avant de mourir l’existence de la nouvelle version de Las Satrapías qu’il avait écrit en 1948.

Cependant, après le 11 septembre et jusqu’à la veille de sa mort, le poète a poursuivi son œuvre. Le 14 septembre, encore à Isla Negra, Il livre quelques pages de ses mémoires à Matilde Urrutia [1] et les achèvera, une fois à la Clinique de Santa María, avec Homero Arce, bien plus qu’un simple secrétaire. Lors des obsèques du poète, H. Arce déclarera à Carlos Cúneo, journaliste argentin de l’hebdomadaire Siete Dias [2] :

«Le dernier poème qu’il [Neruda] a produit de sa propre main (il avait l’habitude de me les dicter) a été écrit à la clinique un jour avant sa mort. Il l’a intitulé Muchas gracias et personne encore ne l’a lu au Chili. La veille de sa mort, j’ai préparé un paquet avec toutes les œuvres de Pablo et, sur sa demande expresse, je l’ai envoyé à Buenos-Aires. Vous les Argentins, vous en seraient les premiers lecteurs quand les éditions Losada les publieront [3]».

Muchas Gracias (les 13 premiers vers). Il s’agit, selon Homero Arce, du dernier poème de Pablo Neruda, écrit le 22 septembre 1973, la veille de sa mort. À gauche, couverture de l’édition originale du recueil, Jardin d’hiver, qui comprend Muchas Gracias (Editorial Losada, janvier 1974, Buenos-Aires) [4].

Augusto Pinochet, peu familier de l’œuvre nérudienne, avait d’autant moins de raisons de douter de l’authenticité de cette version de Las Satrapías, que ce faux allait tromper nombre de journalistes de la presse internationale, et jusqu’à des écrivains célèbres et des universitaires spécialistes de Neruda. Ainsi, au lendemain de sa mort, Gabriel García Márquez se remémorait, pour la revue colombienne Cromos, ses liens avec Pablo Neruda. Dans un style reconnaissable [5], il écrivait :

«Ricardo Eliécer Neftalí Bernardo Reyes Basualto, Pablo Neruda, Prix Nobel de littérature 1971, homme entièrement fait de poésie, gloire du Chili, d’Amérique et du monde, fils d’un cheminot et d’une maîtresse d’école, a commencé la semaine antérieure avec son dernier poème, Les satrapes, dédié a la junte militaire qui a remplacé le président Salvador Allende et l’a terminé par sa mort, alors que dans de nombreux lieux sur la terre on commençait à s’inquiéter pour sa vie.»

Il en est de même pour Fernando Alegría, écrivain chilien proche de Neruda. Il contribuera, depuis l’Université de Stanford où il enseignait, à la traduction du faux Las Satrapías destinée à être publiée dans le New-York Times du 26 septembre 1973, trois jours après la mort du prix Nobel.

[1] Matilde Urrutia, Mi vida junto a Pablo Neruda (Barcelone, Ed. Seix Barral, 1986).
[2] Déclaration d’Homero Arce cité par Carlos Cúneo dans son reportage sur les obsèques de Pablo Neruda (hebdomadaire Siete Días, n°333, 7 oct. 1973). Homero Arce mourra à Santiago en 1977, des suites d’une violente agression dont on soupçonne les carabiniers d’en être responsable.
[3] Ici, l’extrait de Muchas gracias a été repris d’une édition de ce poème accessible sur Internet (par Books.google). L’édition originale de Losada avait adopté une mise en page très différente pour ce poème de 29 vers : une page pour le titre, une page blanche, 6 vers en page 3, le reste en page 4, à l’exception des deux derniers vers en page 5.
[4] Professeur de littérature, Manuel Jofré Berrios s’appuie sur des déclarations de Matilde Urrutia, faites des années après la mort de Pablo Neruda, pour désigner “Hastaciel” comme le dernier poème de Neruda.
(http://www.mshs.univ-poitiers.fr/crla/contenidos/ESCRITURAL/ESCRITURAL1/NERUDA/JOFRE/Jofre.html)
[5] («Ricardo Eliécer Neftalí Bernardo Reyes Basualto, Pablo Neruda, Premio Nobel de Literatura 1971, hombre completamente hecho de poesía, gloria de Chile, de América y del mundo, hijo de ferroviario y de maestra de escuela, comenzó la semana anterior con su último poema Las satrapías, dedicado a la Junta Militar que reemplazó al presidente Salvador Allende y la terminó con su muerte, cuando en muchos sitios de la tierra comenzaba a indagarse por su vida»). Source : extrait de l’article de Gabriel García Marquez paru en octobre 1973 dans la revue Cromos (Colombie) ; repris le 19 avril 2014 dans  le journal El Espectador ( https://www.elespectador.com/noticias/cultura/gabriel-garcia-marquez-evoca-pablo-neruda-articulo-487686 ).

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L’EMPOISONNEMENT, UNE HYPOTHÈSE SOLIDE

Jusqu’en 2011, le témoignage de Manuel Araya, ancien chauffeur et factotum de Pablo Neruda, n’avait intéressé personne, à l’exception, en 2005, d’El Lider de San Antonio [1]Ce quotidien provincial avait reproduit quelques unes de ses déclarations sans que grand monde y prête attention. Si ce n’est dans des conversations privées sans réelles conséquences, la version officielle de la mort du poète n’avait jamais fait l’objet de mises en cause publiques.
L’attention prêtée aux déclarations de Manuel Araya va changer du tout au tout après la publication le 5 mai 2011, sous le titre «Pablo Neruda a été assassiné» [2], d’une longue interview d’Araya dans Proceso, important magazine mexicain. Ses propos avaient été recueillis par Francisco Marín, sociologue et journaliste chilien, collaborateur régulier de ce grand hebdomadaire.
Le témoignage d’Araya publié par Proceso en 2011 contient des erreurs qui peuvent s’expliquer autant par les presque 40 ans écoulés depuis les faits que par une volonté d’en ajouter parfois un peu pour mieux convaincre [3]. Il n’en reste pas moins que des informations importantes longtemps oubliées et vérifiées ultérieurement, donnent de la crédibilité à ce témoignage. Notamment l’existence d’une injection le 23 septembre dont le quotidien pro-putsch EL Mercurio avait dit en une, le 24 septembre, quelques heures après le décès de Neruda, qu’elle avait été suivie d’un «choc» et d’une «baisse brusque de pression artérielle».

24 septembre 1973 : à la une du journal El Mercurio, quelques heures après la mort de Pablo Neruda (le 23 seotembre à 22h30).

L’écho rencontré au Chili par l’interview de Manuel Araya parue au Mexique convaincra les autorités judiciaires chiliennes d’ouvrir le 30 mai 2011 une instruction sur les causes de la mort de Pablo Neruda. Ella a été confiée au juge Mario Carroza. Il avait déjà travaillé sur de nombreux dossiers d’atteintes aux droits de l’homme perpétrées sous la dictature, notamment ceux du chanteur Victor Jara et du général Bachelet, père de l’ancienne présidente Michelle Bachelet.
Un premier rapport d’enquête sur le cas Neruda concluait en 2015 qu’«il résulte clairement possible et hautement probable l’intervention de tiers dans la mort de Pablo Neruda». Le rapport suggérait que l’injection évoquée par El Mercurio avait pu avoir fait office d’arme du crime.
En novembre 2017, en conclusion d’analyses réalisées sur les restes de Pablo Neruda – le corps avait été exhumé en 2013 –, une commission de 10 experts, pour moitié chiliens et étrangers, a totalement écarté qu’une “cachexie cancéreuse”, comme le spécifiait son acte de décès, ait pu être à l’origine de la mort du poète.

Acte de décès de Pablo Neruda, photo reprise de l’article de Mario Amorós, Neruda : 45 años después, persiste la gran duda. Interferencia.cl, 22/09/2018.
https://interferencia.cl/articulos/neruda-45-anos-despues-persiste-la-gran-duda

L’hypothèse de l’assassinat renforcée par les conclusions des médecins légistes, des analyses plus poussées ont été confiées à deux laboratoires, canadien et danois, pour rechercher les preuves d’un empoisonnement. Il s’agirait de définir l’origine d’une bactérie trouvée sur une molaire.
Les résultats se font d’autant plus attendre que les fonds destinés à financer ces expertises ont été débloqués par le Chili avec beaucoup de retard.
Il est possible que ces dernières expertises apportent la preuve irréfutable d’un empoisonnement par une toxine. Mais il est plus probable que l’on devra se contenter de conclusions moins tranchées, qui resteront alors sujettes à contestations, ou même que la qualité des échantillons analysés ne permettent pas de conclure, ni dans un sens, ni dans l’autre.
Il ne restera alors plus aux tenants de l’assassinat et aux opposants à cette thèse qu’à exploiter au mieux les faits et arguments en faveur de leurs positions respectives. De nombreux indices, comme l’invention d’une cachexie [4], ou les disparitions des dossiers médicaux de Neruda [5], non seulement à la clinique Santa-Maria mais dans deux autres centres médicaux qui l’avaient traité courant 1973, alors qu’ils auraient légalement dû être conservés au moins 40 ans, renforcent la thèse de l’assassinat. Précisons encore qu’un peu plus de huit ans après la mort de Neruda à la Clinique Santa-Maria, Eduardo Frei, y mourait aussi, empoisonné comme l’a conclu le juge Alejandro Madrid chargé du dossier. Mais ces indices et cette coincidence troublante n’en sont pas pour autant des preuves.

[1] Francisco Marín dans son introduction aux déclarations de Manuel Araya publiées dans Proceso.
[2] https://www.proceso.com.mx/269909/269909-neruda-fue-asesinado
[3]  Les souvenirs publiés par les ambassadeurs de France et du Mexique, Pierre de Menthon et González Martínez Corbalá – chacun s’était rendu à la clinique Santa María – contredisent certaines des affirmations d’Araya. [ Pierre de Menthon, Ancien ambassadeur, je témoigne. Éditions du Cerf (1979) pp. 59 et 60 ; González Martínez Corbalá, Instantes de decisión, Chile 1972-1973, Edición Grijalbo, pp.236 à 249 ].
 [4] À elles seules, les photos prises par Evandro Teixeira, un journaliste brésilien, démentent la «cachexie cancéreuse», mentionnée sur acte de décès, dont serait mort Pablo Neruda. On trouve certaines de ces photos à Pablo Neruda y los misterios en torno a su muerte.
[5] Mario Amorós, Neruda, el principe de los poetas. (Neruda, le prince des poètes). Barcelone, Ediciones B, 2015.

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LAS SATRAPÍAS, LE MEILLEUR DES MOBILES…

À la différence du meurtre, l’assassinat est un crime avec préméditation. Il ne fait aucun doute que si Neruda a été empoisonné, il ne l’a pas été par accident mais sur ordre, et par conséquent avec préméditation. Qui dit préméditation, dit mobile.
À la veille de son décès, Pablo Neruda est très lucide, avec une maladie aggravée par les circonstances. Mais les témoignages restent souvent contradictoires sur son réel état de santé. Le mobile proposé pour expliquer un empoisonnement pèsera d’autant plus lourd, en l’absence de preuves scientifiques irréfutables, pour former une conviction sur l’éventualité d’un assassinat.

Curieusement, il n’a encore jamais été envisagé que la publication de Las Satrapías, version 1973, ait pu avoir un quelconque rôle dans la décision prise de saccager La Chascona. Pourtant, personne ne doute que ce saccage, perpétré pendant le couvre-feu, a bel et bien été le fait de militaires, ou de civils ayant agi sous leur contrôle.
Jamais non plus, dans l’éventualité d’un assassinat de Neruda, n’a été soulevé l’hypothèse selon laquelle la publication et la diffusion mondiale de ce poème auraient pu peser dans la décision prise d’empoisonner le prix Nobel.
Deux livres de Mario Amorós – Sombras sobre Isla Negra, consacré en 2012 à l’enquête criminelle, et sa biographie de Neruda, quelque peu hagiographique, publiée trois ans plus tard – rassemblent une quantité impressionnante de témoignages de sources très diverses sur les derniers mois et les derniers jours de la vie du poète. Cependant, dans ces deux livres, Amóros ignore totalement la version 1973 de Las Satrapías [1].
Cet oubli de Mario Amorós à propos de Las Satrapías est d’autant plus étonnant que dans les remerciements placés en tête de sa biographie de Pablo Neruda, Amorós dit tout le bien qu’il pense de la monumentale biographie du prix Nobel par David Schidlowsky et tout ce qu’il doit à sa lecture. Or, à la page 1389 de l’édition chilienne de cette biographie de Neruda, publiée en 2008 [2], David Schidlowsky évoque ce faux avec précision dont il affirma que «ce sera une des grandes falsifications de cette période», même s’il l’attribue, à tort, à l’agence Prensa latina.

La diffusion en septembre 1973 du poème Las Satrapías attribué à un Pablo Neruda résistant héroïque, narguant Pinochet alors qu’il est malade, alité et complètement à sa merci, est pourtant un argument fort en faveur de la thèse de l’empoisonnement. On peut en effet le considérer comme un meilleur mobile, un mobile plus puissant donc plus convaincant, sans lui être contradictoire, que celui-ci, avancé dans le dossier d’instruction [3] : Au Mexique, où il devait partir le 24 septembre, «Le prestige international de Neruda, ses qualités humaines et les conditions politiques l’auraient transformé en grande figure de l’exil et de la résistance» [4].
De toute évidence, Pinochet avait encore plus de raisons de faire assassiner un Neruda résistant qui, depuis Isla Negra, avait déjà réussi à faire publier ses poèmes vengeurs à l’étranger.
Aux yeux du monde, le Neruda résistant depuis le Chili est une figure infiniment plus admirable, et donc dommageable pour Pinochet, qu’un Neruda résistant, sans prise de risques, depuis Mexico.

[1] Un autre livre-enquête paru en 2020, italien celui-là, Delitto Neruda de Roberto Ippolito, qui défend la thèse de l’empoisonnement ne fait lui non plus aucune mention du faux Las Satrapías.
[2] Pablo Neruda y su tiempo. Furias y sus penas. Première édition à Berlin : Wissenschaftlicher Verlag, 2003. Deuxième édition (complétée), Santiago du Chili : RIL, 2008.
[3] voir http://colectivoepprosario.blogspot.com/2011/12/chile-expediente-neruda-400-fojas-en.html
[4] Le dossier d’instruction note aussi qu’une fois au Mexique, Pablo Neruda, malgré son cancer, aurait pu être « le candidat idéal pour prendre la tête d’un gouvernement en Exil » (https://issuu.com/melymbrosia/docs/5d1ddae7d84b280f588c8dfc710c87d1 ). En réalité, avant le 23 septembre 1973, l’établissement d’un gouvernement en exil est loin d’être à l’ordre du jour. On en est encore à parler de réorganisation des forces populaires et de luttes contre la dictature depuis l’intérieur du Chili. Le 20 septembre, l’Excelsior, le grand quotidien mexicain, rapporte cette réponse d’Hortensia Bussi de Allende à une question qui évoquait cette éventualité : « Il ne peut y avoir de gouvernement en exil, parce que c’est au peuple de décider et le peuple est au Chili ». D’autres raisons, de différents ordres, font douter que Pablo Neruda ait pu être “le candidat idéal” pour diriger un gouvernement en exil (rapport d’enquête du 25 mars 2015, https://issuu.com/melymbrosia/docs/5d1ddae7d84b280f588c8dfc710c87d1).

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DU NIXONICIDE AU PINOCHETICIDE

Signataire de Las Satrapías, Neruda apparaît quelques jours après le 11 septembre 1973 en poète résistant. Cela ne surprend personne tant il était attendu dans ce rôle. On pouvait imaginer qu’une Incitation au Pinocheticide devrait logiquement suivre l’Incitation au Nixonicide et éloge de la révolution chilienne [1], un recueil de poèmes pamphlétaires contre Richard Nixon publié à 60.000 exemplaires aux éditions Quimantú en janvier 1973. Dans cette perspective, Las Satrapías apparaissait être le premier poème publié de ce futur recueil pamphlétaire. Cette attente explique d’ailleurs que certains des plus proches amis de Neruda, écrivains eux-mêmes et connaisseurs de son œuvre, seront convaincus de l’authenticité de la version 1973 de Las Satrapías.

De l’incitation au Nixonicide à l’incitation au Pinocheticide
Dans une “Explication décisive” qui introduisait le recueil de poèmes pamphlétaires contre Nixon, Pablo Neruda évoquait «l’artillerie poétique mise ici en action pour la première fois».

L’Incitation au Nixonicide s’en prenait bien sûr d’abord à Richard Nixon, mais aussi à plusieurs reprises, déjà, à Eduardo Frei. Las Satrapías de 1973 qui attaque « Nixon, Frei y Pinochet » pouvait donc, dans le contexte de l’après 11 septembre, d’autant plus facilement apparaître comme une suite logique et attendue aux poèmes pamphlétaires contre le président des États-Unis.
Dans l’Incitation au Nixonicide, le grand poète de la langue espagnole abandonne toute «ambition de délicatesse expressive». Il devient le soldat Neruda, poète militant, qui monte au front et file la métaphore militaire. Il souhaite “mettre en action” son “artillerie poétique” et affirme :

« L’Histoire a prouvé que la poésie avait la capacité  de démolir, et je m’en remets à elle (…) Seuls les poètes sont capables de l’envoyer [Nixon] au mur et de le cribler tout entier avec les plus mortels des tercets [2]. Le devoir de la poésie est de le convertir, à force de décharges rythmiques et rimées, en une loque imprésentable ».

Dans ce but, Neruda prend le rôle du «barde d’utilité publique» ; si besoin, il est prêt à être le «goujat sans vergogne du régiment, capable de se castagner à poings nus». Il n’a «pas d’autre choix», «contre les ennemis de mon peuple, ma chanson est offensive et dure comme la pierre araucane». Et il conclut cette introduction, provoquant : «Maintenant, garde-à-vous ! Je vais tirer».
Et en effet, Neruda tire à feu roulant, comme ici contre le “chacal” :

«Transperçons Nixon, le fou, le furieux, / d’un vers limpide et d’un cœur rigoureux. /ainsi je décidais qu’on en finisse avec Nixon, d’un coup de feu justice : / j’ai mis des tercets dans ma cartouchière. (…) Nixon, le rat de partout acculé / avec les yeux ouverts de peur/ … »

Ou à propos de l’ancien président démocrate-chrétien Eduardo Frei [3] :

«Jusqu’à ce que yankeesé jusqu’au nombril /Le président Frei, réac-chrétien /offre notre cuivre à l’ennemi.»

Rien d’étonnant donc si en septembre 1973, la publication de Las Satrapías, signé Pablo Neruda a convaincu quasiment tous ceux qui y ont eu accès, Pinochet compris, que le reclus d’Isla Negra avait rendossé l’uniforme du poète-artilleur [4].

Pour revenir au mobile d’un éventuel assassinat, le juge Mario Carroza a pris au sérieux celui suggéré par Eduardo Contreras, l’avocat qui intervient dans le dossier au nom du Parti communiste chilien : la crainte de la junte qu’une fois au Mexique, Neruda devienne la «grande figure de l’exil et de la résistance». Si ce mobile doit être pris en considération, alors il serait logique de prendre encore plus au sérieux l’hypothèse “Las Satrapías”, un premier appel au Pinocheticide lancé dès le 15 septembre depuis Isla Negra.

Augusto Pinochet n’a pas seulement devant lui un poète dont il peut craindre qu’à l’avenir, une fois exilé au Mexique, il revête l’uniforme de poète-artilleur. Il a à faire avec un Neruda qui n’a pas attendu d’être exilé et à l’abri pour faire acte public de résistance. Qui plus est, depuis Isla Negra, où le poète a pris tous les risques et a dû faire preuve d’une diabolique lucidité et ingéniosité pour déjouer la surveillance dont il était l’objet et faire publier à l’étranger ce poème où Pinochet apparaît en hyène vorace, cacique de lupanars, bourreau, porc, etc.

[1] Incitation au Nixonicide et éloge de la révolution chilienne sera rapidement publié après la mort de Neruda ; en novembre 1973, aux Éditeurs français réunis, maison d’édition du Parti communiste français.
[2] Strophe de 3 vers.
3] «Hasta que yankizado hasta el ombligo / el presidente Frei, momiocristanio, /regaló nuestro cobre al enemigo».
[4]  On écoutera avec intérêt l’intervention d’Ugne Karvelis à l’occasion d’une émission de France culture réalisée au lendemain de la mort du poète. Elle raconte une visite à Isla Negra en mars 1973, accompagnée par Julio Cortázar, à l’occasion de laquelle Pablo Neruda leurs présente l’Incitation au Nixonicide, Elle intervient longuement à ce propos à 26 mn après le début de l’émission (https://www.youtube.com/watch?v=imZV5WWZQAk).

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UNE FAKE NEWS DE NUEVA SIÓN

L’origine de la version 1973 de Las Satrapías, et le calendrier de ses publications jusqu’au dimanche 23 septembre, le jour du décès de Pablo Neruda, et peut-être de son assassinat, permettront de mieux comprendre le succès mondial de ce poème et les raisons pour lesquelles le général Pinochet l’a pris au sérieux.

Le modus operandi du faux
Le poème publié à la une de la revue mensuelle Nueva Sión est en réalité une adaptation du poème Las Satrapías, écrit en 1948 et publié dans le Canto général, l’œuvre maîtresse du Prix Nobel, éditée pour la première fois en 1950 à Mexico.

Nueva Sión, mensuel de « jeunes sionistes révolutionnaires argentins»,
le 15 septembre 1973.

Dans sa version originale, le début du poème est celui-ci :
«Trujillo, Somoza, Carías,
hasta hoy, hasta este amargo
mes de septiembre
del año 1948,
con Moriñigo (o Natalicio)
en Paraguay, hienas voraces
de nuestra historia, [1] (…)»
Passées les 6 premières lignes, la version de septembre 1973 reprend à l’identique les 18 vers suivants du poème de 1948 et en néglige la seconde partie de 16 vers.
Le modus operandi de cette adaptation est simple. En 1948, Pablo Neruda visait les satrapes Rafael Trujillo, dictateur à Saint-Domingue (il sera assassiné en 1961), Anastasio Somoza, dictateur au Nicaragua depuis 1937 (il sera assassiné en 1956), Tiburcio Carias Andino, dictateur au Honduras (jusqu’en 1949), Higinio Moriñigo, président-dictateur du Paraguay de 1940 à 1948 et son successeur Natalicio González. Le faussaire leurs a substitué de nouvelles cibles, les satrapes du jour. Pour le Chili, Nixon, le président des États-Unis qui a favorisé le coup d’État au Chili, Eduardo Frei, l’ex-président démocrate-chrétien qui a soutenu le putsch militaire à voix haute, et le général Pinochet, chef de la junte. Suivent Juan-Maria Bordaberry, président uruguayen civil, mais marionnette des militaires, le général Emílio Garrastazu Médici, président-dictateur au Brésil et le général Hugo Banzer, président-dictateur bolivien.
Le Nixon de la version 1973 de Las Satrapías a son équivalent dans la version 1948, puisque dans la seconde partie du poème, que Nueva Sión ne reprend pas, Neruda s’en prenait aussi à Truman, président des États-Unis de 1945 à 1953, et l’accusait de décorer, por loyalty et pour services rendus, les desangradores de patrias, les saigneurs de patries.

Une fake news… de bonne foi
La source première de l’adaptation du poème Las Satrapías diffusée en 1973 est la revue Nueva Sión. Mensuel tiré à 3000 ou 4000 exemplaires, cette revue était celle de «jeunes sionistes révolutionnaires d’Argentine», proche du Mapam (Parti ouvrier unifié, il se situait en Israël plus à gauche que le Parti travailliste). Selon Shlomo Slutzky et Ernesto Zemel [2], collaborateurs de Nueva Sión à cette époque, les ¾ des exemplaires de Nueva Sión étaient mis au courrier pour les abonnés, et le reliquat réparti pour une bonne part dans quelques kiosques de Buenos-Aires et de Rosario, dans des quartiers où la communauté juive est bien représentée [2]. Mais, la revue était connue de beaucoup d’intellectuels et les principales rédactions de Buenos-Aires la recevaient. Nueva Sión avait donc aussi pour lecteurs nombre de journalistes des rubriques politiques.
Au lendemain du 11 septembre, la décision d’“actualiser” le poème de 1948 pour exprimer avec force une condamnation du coup d’État à Santiago revient au comité de rédaction.
Le succès mondial du faux poème et la révélation du modus operandi par plusieurs journaux argentins vont convaincre la rédaction de Nueva Sión de s’expliquer. Ces justifications sur la décision de publier ce faux viendront d’abord le 7 octobre 1973 dans Siete Dias [3], un hebdomadaire argentin de grande diffusion [4], puis, le lendemain dans le numéro d’octobre de Nueva Sión. Quarante années plus tard, en novembre 1973, le quotidien israélien Haaretz [5] reviendra sur cet épisode avec Mijael Shani, un de ses principaux protagonistes.
Participant, comme Mijael Shani, au comité de rédaction de Nueva Sión, Natán Ofek était un juif d’origine argentine, installé en Israël après avoir fait son alyah. De retour à Buenos-Aires pour quelques semaines à la suite du décès de son père, il a eu l’idée, vite adoptée par l’ensemble des membres du comité de rédaction, de cette actualisation du poème de Neruda pour dénoncer le Coup d’État du 11 septembre. Pour les convaincre, Ofek avait argué avoir lu quelque part « que Neruda avait dit que ses poèmes, une fois rendus publics, ne lui appartenaient plus, mais appartenaient au peuple, aux lecteurs où qu’ils soient, et qu’il leurs donnait la permission de faire de ses poèmes ce qu’ils voulaient [6]».
C’est ainsi qu’en l’absence de toute malice, le poème Las Satrapías, une fois mis au goût du jour, s’est retrouvé le 15 septembre 1973 à la une de Nueva Sión. Aucun des membres de la rédaction ne pouvait imaginer que cette trouvaille de jeunes sionistes de gauche pour exprimer leur condamnation du coup d’État, prise pour un scoop mondial, ferait si rapidement le tour de la planète ; que leur poème “Las Satrapías”, convaincrait Gabriel García Marquez et, mis en musique par le compositeur hongrois György Ránki [7], aurait la vedette à la première “Conférence internationale de solidarité avec le peuple chilien” tenue fin septembre 1973 à Helsinki [8].
Ils imaginaient encore moins que plus de 40 ans plus tard cette fake-news tromperait encore le monde académique. Ce poème reste souvent cité comme le dernier poème de Neruda dans des thèses et des ouvrages d’universitaires. Citons seulement “Les Amériques[9], volumineux ouvrage paru en 2016. Sa rédaction a été co-dirigé par Jean-Michel Blanquer, spécialiste de l’Amérique latine et actuel Ministre de l’Éducation nationale [10].

« Je ne suis pas définitif, mes poèmes non plus » (Pablo Neruda)
Dans son numéro d’octobre 1973, alors que la version modifiée de Las Satrapías s’est déjà imposée comme «le dernier poème de Neruda  sur  son lit de mort» pour un public planétaire, Nueva Sión va faire une mise au point.
Cette «Aclaración» est publiée dans le supplément culturel du journal. La rédaction explique que pour exprimer leur condamnation du coup d’État chilien, elle avait choisi de le faire à travers les propres mots de Pablo Neruda, ceux d’un poème de 1948, Las Satrapías du Canto General, actualisé à la situation de septembre 1973.
La rédaction exprimait cependant ses regrets de ne pas avoir averti ses lecteurs de cette “licencia literaria”, licence littéraire, et s’en excusait auprès d’eux.
Mais ensuite, surprise, la rédaction de Nueva Sión expliquait pourquoi elle s’en était autorisée. Elle citait longuement un extrait d’une interview de Pablo Neruda parue quelques semaines auparavant, dans le numéro d’août 1973 de la revue argentine Crisis, son n°4, une revue littéraire prestigieuse, résolument à gauche et très ouverte à la poésie.

Cette longue interview parue dans Crisis avait été réalisée en juin 1973 à Isla Negra par Margarita Aguirre, ancienne secrétaire du poète et auteur de sa toute première biographie [11]. Elle occupait 9 des 16 pages d’un copieux dossier consacré à Pablo Neruda et était suivie de 10 poèmes inédits, des dates et faits qui avaient marqué la vie du poète, et d’une bibliographie – en résumé, le dernier monument textuel dressé, de son vivant, en hommage au Prix Nobel [12].
L’entrevue commençait par une critique en règle par Neruda … du principe même des entrevues, suivie de propos sur Jorge Luis Borges où se mêlaient des critiques à l’anti-péroniste [13] et des éloges à l’écrivain. Puis une longue interview courrait de page en page, illustrée de photos sur sa vie. Mais elle était aussi jalonnée d’encadrés où le poète traitait de sujets abordés avec Margarita Aguirre en marge de l’entretien principal.
Dans un de ces encadrés, intitulé «Je ne suis pas définitif : mes poèmes non plus» – un titre repris en sous-titre de la mise au point de Nueva Sión le 8 octobre, – Neruda exprimait sa satisfaction d’avoir vu deux interprétations absolument différentes de sa pièce Joaquín Murieta, l’une au Chili, l’autre par le Piccolo Teatro à Milan, «les directeurs avaient fait ce qu’ils avaient eu envie de faire», puis enchaînait des propos sur ses poèmes, propos largement cités par Nueva Sión – ci-dessous, repris de manière encore plus complète :

«Moi, j’aimerais que l’on fasse aussi avec mes livres ce que l’on a envie de faire. J’accorde une énorme importance à la spontanéité, au fait de réunir les choses. Je ne crois pas que la matière littéraire soit une chose si absolument sobre et limitée en elle même (…).
Ensuite, j’ai aussi eu des désirs irrésistibles de laisser que l’on fasse ce que l’on veut de mes poèmes, très souvent on s’est plaint à moi  que dans telle partie on avait supprimé, pour une raison ou pour une autre, une partie, un fragment, d’un de mes poèmes. Je ne proteste pas, j’en suis d’accord d’avance, mais je ne sais pas si j’arriverais à être aussi d’accord si on y ajoutait quelque chose ; mais de manière générale je n’ai aucune disposition chatouilleuses pour penser que ce que je fais est biblique, est immanent et doit être un texte absolument définitif. Comme je ne suis pas définitif, pourquoi mes poèmes le seraient-ils ?

Pablo Neruda ne voit aucun inconvénient aux coupes dans ses poèmes, quoique qu’il soit moins favorable aux rajouts. Mais dans une discussion antérieure entre Pablo Neruda et la journaliste uruguayenne Maria Esther Gilio de la revue Marcha, en août 1968 à Punta del Este, Neruda avait déjà abordé ce sujet. Celle-ci lui avait demandé si, une fois ces poèmes imprimés, il n’avait pas envie de les corriger. Il lui avait répondu «Non, ce qui est imprimé je le ressens comme  étranger. Adieu. Ça ne m’appartient déjà plus [14]».

Selon le récit de Mijael Jani paru dans Haaretz en 2013, un critique littéraire espagnol, Rafael Conte Oroz, avait écrit depuis Paris que Julio Cortázar [15], écrivain argentin vivant en France, lui avait affirmé : « Neruda a travaillé jusqu’à la fin. Son dernier poème, que des amis ont réussi à sortir clandestinement du Chili en flammes a pour titre Las Satrapías ». Cela aurait convaincu Natán Ofek qu’il était temps de faire connaître la vérité sur l’origine de la version de Nueva Sión dans un journal à grand tirage, et il avait pris contact avec un journaliste qu’il connaissait à l’hebdomadaire Siete Dias.

Siete Dias
Un encadré titré “La vérité sur un poème” conclura dans le numéro du 7 octobre de Siete Dias un reportage sur les obsèques de Neruda à Santiago.
En haut du texte, une photo représentait Natán Popik (alias de Natán Ofek) montrant la une de Nueva Sión avec Mijael Jani à ses côtés. Cette photo est aussi la preuve que cette révélation s’est faite avec leur plein accord.
Outre le nom de Nueva Sión, l’article de Siete Dias cite aussi ceux d’El Mundo et de La Opinión qui se sont laissés prendre.

Siete Dias (Argentine), n° 333, 7 octobre 1973.

[1]  Traduction de Claude Couffon (Chant général, Éditions Gallimard, 1977) : «Trujillo, Somoza, Carias, / Jusqu’à ce jour, jusqu’à ce mois / si amer de septembre / 1948, / avec Morinigo (ou bien Natalicio) / au Paraguay, hyènes voraces / de notre histoire,(…)».
[2] C’est ici l’occasion de remercier Shlomo Slutzky et Ernesto Zemel, qui vivent en Israël, pour nos échanges téléphoniques et par mail (Shlomo Slutsky, cinéaste, revient régulièrement tourner en Argentine) ; Gustavo Efron, universitaire et actuel directeur de Nueva Sión, et Natan Waingortin qui nous ont ouvert, à Buenos-Aires, les portes de la Biliothèque du Séminaire rabinique latino-américain Marshall T. Meyer, qui conserve une collection de Nueva Sión.
[3] Lire en bas de page, le texte complet  «La verdad sobre un poema», à la fin du reportage  de Siete Dias sur les funérailles de Pablo Neruda ( http://www.magicasruinas.com.ar/revistero/internacional/funeral-pablo-neruda.htm ).
[4]  Siete Dias, était le seul journal argentin auquel Pablo Neruda avait accordé une interview en mars 1971, lors d’un bref passage à Buenos-Aires avant d’embarquer vers l’Europe pour rejoindre son poste d’ambassadeur à Paris.
[5] Haaretz, https://www.haaretz.co.il/literature/prose/.premium-1.2157520. La traduction de cet article depuis l’hébreu vers l’espagnol a été réalisée et mise en ligne le 10 novembre 2013, au lendemain de sa parution en Israël, par Claudio Mandler, cinéaste chilien (anajnu.cl/2013/articulos/los-israelies-que-escribieron.html). ; Remercions-le à cette occasion des précisions qu’il nous a apportées à ce sujet.
[6] Haaretz du 9 novembre 2013.
[7] https://info.bmc.hu/index.php?node=compositions&cmd=viewtitle&l=hu&id=1112897011.
[8] Une conférence célébrant une large unité internationale pour dénoncer la dictature, mais en réalité d’abord sous influence soviétique et des partis communistes des pays de l’Est.
[9] Les Amériques, Tome 2. Co-dirigé par Michel Bertrand, Jean-Michel Blanquer, Antoine Coppolani et Isabelle Vagnoux. Éditions Robert Laffont, 2016. Edité « avec le soutien de l’Institut des Amériques et le Centre national du livre ».
[10] Après avoir dirigé pendant six ans l’Institut des Hautes Études d’Amérique latine (IHEAL), Jean-Michel Blanquer a fondé l’Institut des Amériques au début des années 2000. Il en a été le directeur jusqu’à sa nomination en 2017 comme Ministre de l’Éducation nationale.
[11]  Margarita Aguirre, Las vidas de Pablo Neruda. (Santiago, Ed. Zig-Zag, 1966). Les éditions Zig-Zag, nationalisée en 1971, deviendront les éditions Quimantú qui publieront en 1973 Incitación al Nixonicidio y alabanza de la revolución, dernier recueil de poèmes de Pablo Neruda  publié de son vivant.
12] «Cada día detesto más las entrevistas» (Chaque jour je déteste plus les interviews).
[13] Un féroce anti-péronisme partagé, bien qu’avec des arguments différents, avec le Parti communiste argentin.
[14]  «No, lo que está impreso lo siento como ajeno. Adiós». Cette interview a été à nouveau publiée par La Opinión le 30 septembre 1973. Sa reprise, le 1er septembre 1981 par l’hebdomadaire espagnol Triunfo est accessible sur Internet : (http://www.triunfodigital.com/mostradorn.php?a%F1o=XXXV&num=11&imagen=68&fecha=1981-09-01).
[15] En mars 1973, à Isla Negra, Julio Cortázar et Ugne Karvelis avaient rendu visite ensemble à Pablo Neruda. L’écrivain argentin avait donc entendu les commentaires de Neruda sur l’Incitation au nixonicide. Il était donc d’autant plus prêt à croire à une incitation au pinocheticide (https://www.youtube.com/watch?v=imZV5WWZQAk).

*


EL MUNDO DU 19 SEPTEMBRE, LA PARUTION DÉCISIVE ?

Le mercredi 19 septembre 1973, Las Satrapías arrive en couverture du supplément culturel du quotidien El Mundo. Le poème est ainsi passé de Nueva Sión, une revue mensuelle à tirage limité, à un titre qui a été celui d’un grand journal du soir argentin. Quoique la ligne éditoriale d’El Mundo de 1973 soit très différente de la ligne éditoriale antérieure.

El Mundo, el 19 de septiembre 1973.

Un grand quotidien populaire, sous le contrôle d’un mouvement révolutionnaire
En février 1973 [1], le responsable du front légal du PRT-ERP argentin (Partido Revolucionario de los Trabajadores – Ejército Revolucionario del Pueblo (Parti révolutionnaire des travailleurs, Armée révolutionnaire du peuple [2]), Benito Urtuega, avait fait valoir à l’organisation le besoin de disposer, à côté d’une presse révolutionnaire imprimée clandestinement [3], d’un grand organe de presse, populaire et légal. Le projet, sur une idée de Félix Granovsky, ancien du Parti communiste argentin (PCA) rallié au PRT-ERP, était de faire revivre El Mundo, un des grands quotidiens argentins qui avait cessé de paraître depuis 1967 [4] et dont la marque était à vendre. Le titre El Mundo avait l’avantage de ne pas afficher d’emblée l’idéologie radicale des futurs propriétaires, tenants de la lutte armée.
Le prix demandé pour l’achat du titre n’était pas excessif, mais le coût de la remise en route du titre a été important. Le journal allait compter 250 employés, dont un solide noyau de journalistes professionnels représentants un panel assez large de la gauche argentine, Parti communiste compris. Des bureaux ont été ouverts à Córdoba, Santa Fe, Túcuman (où l’ERP implantait une guérilla) et Salta. L’argent d’une « expropiación », c’est-à-dire les fruits d’un audacieux hold-up mené par l’ERP en janvier 1972 à la Banco Nacional de Desarollo, à quelques centaines de mètres du palais présidentiel, a servi pour une bonne part à financer le journal.
Après 6 ans d’absence, El Mundo revient dans les kiosques à la fin du mois d’août 1973 [5]. Journal voulu « populaire », il laisse une large place aux sports et au turf; l’actualité politique et économique y est traitée en phase avec la ligne radicale de ses parrains et maîtres, mais sur un registre différent de celui des journaux militants du PRT-ERP.
Le coup d’État du 11 septembre au Chili, annoncé le même jour par la 5e édition du numéro 15 d’El Mundo, est le premier grand événement mondial couvert par le quotidien. Ce jour, et ceux qui vont suivre, les ventes vont aller très au delà des 100.000 exemplaires vendus les jours ordinaires, d’autant plus que l’actualité Argentine est aussi particulièrement riche avec la préparation des élections du 23 septembre qui vont ramener le général Perón au pouvoir.
Pendant une dizaine de jours, le temps que le Chili rouvre ses frontières et que le gros des journalistes de la presse internationale commence à envoyer leurs dépêches depuis Santiago, c’est à Buenos-Aires que s’écrit, parfois s’invente, une bonne part de l’actualité chilienne.
Les membres de l’ambassade chilienne à Buenos-Aires, et particulièrement ses attachés militaires, dévoués à la junte, étaient donc très attentifs aux contenus de la presse argentine où circulaient les informations qui allaient être rapidement reprises bien au delà de l’Amérique latine.

Les liens étroits entre le PRT-ERP argentin et le MIR chilien
Les chargés du renseignement chiliens devaient être d’autant plus attentifs à El Mundo, que ses liens avec le PRT-ERP étaient de notoriété publique. Or les chiliens connaissaient les relations étroites qu’entretenait ce mouvement révolutionnaire argentin avec le MIR (Movimiento de Izquierda Revolucionaria) [6], la force militante chilienne la plus susceptible de poser dans l’immédiat des problèmes à la junte militaire [7].
Dès novembre 1972, une première réunion, tenue à Santiago, entre le MIR chilien, le PRT-ERP et les Tupamaros uruguayens avait conduit à l’établissement d’une “Junta de Coordinación Revolutionaria  (JCR)” entre ces trois mouvements favorables à la lutte armée. Fruit de cette coordination, le PRT-ERP, riche d’“expropiaciones” et de rançons versées, apportera après le 11 septembre 1973 une importante aide financière au MIR.
Pour ces raisons, si le poème Las Satrapías n’avait pas été communiqué à Santiago un des jours précédant, il y est arrivé au plus tard le 19 septembre après sa sortie dans El Mundo, journal “populaire” du PRT-ERP.
On peut à peu près exclure que ce poème, une fois vu et lu à Buenos-Aires, n’ait pas été immédiatement communiqué à Santiago par les chargés du renseignement de l’ambassade chilienne en Argentine. Pour le moins, l’enchaînement temporel attesté entre la publication de Las Satrapías et le saccage de La Chascona donne du crédit à l’hypothèse d’un lien direct de causalité entre les deux évènements.

Une fouille poussée pour retrouver les armes du poète ?
Rappelons un autre épisode, de quelques heures antérieur au saccage de La Chascona. Devant les difficultés de poursuivre à Isla Negra les soins que nécessitait la santé de Pablo Neruda, son médecin traitant lui avait vivement conseillé de rentrer à Santiago et d’aller à la Clinique Santa-Maria.
Dans ses mémoires publiées en 1986, Mi vida junto a Pablo Neruda, Matilde Urrutia évoque ce cours voyage, 130 km, qui a duré beaucoup plus que d’ordinaire à cause des barrages et des contrôles, «… passé Malipilla, il y avait beaucoup de carabiniers ». Le véhicule est stoppé, les papiers de ses occupants vérifiés, comme si Pablo Neruda était un parfait inconnu, et Matilde Urrutia sommée de sortir de l’ambulance. L’épouse de Neruda subit une fouille en règle avant que les carabiniers ne s’attardent sur le véhicule dans lequel est resté Pablo Neruda, allongé sur un brancard. Une nouvelle fouille dont Matilde Urritia n’était pas en mesure d’en observer les détails :

 « Comment s’est passée l’inspection, je ne l’ai pas su. Quand je suis remontée, il y avait des larmes dans les yeux de Pablo ; j’ai pensé qu’il ne pleurait ni pour moi, ni pour lui, il pleurait pour le Chili ».

Treize ans auparavant, en novembre 1973, soit deux mois après ce déplacement, Matilde Urrutia, la mémoire encore fraîche, avait fait le récit de cet épisode devant un journaliste d’El Nacional, grand quotidien de Caracas. Ce récit, avec des détails qui ne seront plus mentionnés dans celui de 1986, avait été repris à Buenos-Aires par La Opinión du 24 novembre 1973 :

«Sur le trajet, ils ont fouillé l’ambulance et cela l’a beaucoup affecté. Ils l’ont fait avec beaucoup de brusquerie. Ils m’ont séparée de lui et m’ont fouillée ; et ont cherché sous le brancard : tout ceci a été terrible pour lui. Je leur disais : c’est Pablo Neruda, je dois le conduire à la clinique, laissez-nous passer rapidement. Mais tout a été terrible et il est arrivé en mauvais état à destination.»

On a longtemps parlé de ces fouilles sur Matilde Urrutia et Pablo Neruda comme d’un pur prétexte pour les humilier. En 2011, le chauffeur de Neruda, Manuel Araya a parlé de la recherche d’armes.  Peut-être est-il maintenant possible de proposer une autre explication : la recherche d’armes certes, mais les armes du type de celles que Pablo Neruda avaient déjà usées contre Nixon, celles de son artillerie poétique ; des poèmes qu’il était soupçonné d’avoir écrits à la suite de Las Satrapías ; des brouillons ou même de nouveaux poèmes achevés, déjà prêts à passer clandestinement à l’étranger pour y être publiés dans la presse, repris dans le monde, puis réunis dans un nouveau recueil Incitation au Pinocheticide
Pour trouver ces documents, un contrôle routier hors de Santiago et sans témoin faisait mieux l’affaire qu’une perquisition de la chambre de Pablo Neruda une fois qu’il serait arrivé à la clinique. Il n’est pas non plus exclu que le saccage de La Chasconna ait aussi couvert une opération de fouille à la recherche de ce type de documents.

[1]  Marcelo Maggio, Diario  El Mundo (PRT-ERP : Prensa masiva parauna politíca de massa), Cooperativa Gráfica El Rio Suena, 2012.
[2] Ces deux mouvements gigognes seront anéantis dès les premières années de la dictature militaire argentine (24/03/1976 – 10/12/1983).
[3]  Le bimensuel El Combatiente (Le Combattant) pour le PRT et Estrella Roja (Étoile Rouge) pour l’ERP.
[4] Créé en 1928 par Albert Haynes, d’origine anglaise, El Mundo conservait dans les années 50 et 60, aux mains de la famille Infante, une réputation de qualité. Sa rédaction réunissait des journalistes d’un large éventail d’opinions. Le dessinateur Quino y a donné naissance à Mafalda. Le journal a fait faillite en 1967 et la marque “El Mundo” et les archives du journal avaient été récupérées par le groupe de presse de Julio Korn qui était prêt à les céder.
[5]  El Mundo est en premier lieu hostile aux militaires. Comme tous les quotidiens de cette période, le journal rend compte plusieurs fois par semaines des exécutions de militaires pratiquées par l’ERP. Mais EL Mundo  paraît s’en désoler tout en laissant entendre qu’elles sont justifiées. Il est aussi de plus en plus hostile au gouvernement péroniste, jusqu’à la rupture ouverte. Le quotidien va faire l’objet de saisies et interdictions temporaires, jusqu’à son interdiction définitive par le Ministère de l’intérieur le 15 mars 1974, pour « subversion ». La nouvelle vie d’El Mundo n’aura duré que six mois.
[6] Mouvement de la gauche révolutionnaire.
[7]El MIR no se exilia” (Le MIR ne s’exile pas). Des partis et mouvements chiliens interdits et réprimés par la junte après le 11 septembre, le MIR a été le seul à refuser à ses cadres et à ses militants la possibilité de se réfugier dans des ambassades. Première cible de la répression, il se verra laminé d’ici la fin de 1974. Ce sera ensuite le tour du Parti socialiste chilien, puis du Parti communiste.

*


EXCELSIOR : NERUDA, MALADE, À ISLA NEGRA, EN ÉTAT D’ARRESTATION, A ÉCRIT UN POÈME… 

La publication, le 19 septembre, de Las Satrapías dans El Mundo va être suivi d’une des premières publications de ce poème dans un grand quotidien hors de l’Argentine, dans Últimas Noticias, de Mexico, daté du 20 septembre. Ce journal est la version du soir de l’Excelsior, considéré comme la « catedral del periodismo », la cathédrale du journalisme mexicain. Il était dirigé depuis 1968 par Julio Scherer García, le même qui, une fois écarté de la direction du quotidien pour être trop indépendant du pouvoir, créera en 1976 Proceso, l’hebdomadaire qui, publiera en 2011, l’article Neruda fue asasinado ; article qui conduira à l’ouverture au Chili d’une instruction sur les causes de la mort du poète.
Avec le soutien du président Luis Echeverría Álvarez, l’ambassadeur mexicain au Chili, Gonzalo Martínez Corbalá, a été en pointe pour protéger des Chiliens en danger. À peine arrivé à Mexico, le 16 septembre, avec la famille de Salvador Allende et quelques dizaines de réfugiés, il repart la nuit suivante vers Santiago pour une nouvelle mission, protéger Pablo Neruda, qu’il sait malade et en danger, en l’invitant à partir en exil au Mexique.
Dans ce contexte, on comprend que l’Excelsior et son satellite Últimas Noticias accordent une place importante aux évènements du Chili et en particulier au sort de Pablo Neruda.
Le 20 septembre Últimas Noticias, publie donc un article écrit depuis Buenos-Aires titré : «Neruda, malade, à Isla Negra, en état d’arrestation, a écrit un poème sur le Putsch et Allende». Ainsi, Neruda, certes alité, mais en tenue de poète-artilleur, nargue le chef de la junte. Le contexte, présenté dans l’article, rend d’autant plus extraordinaires et héroïques, la témérité et l’exploit de Neruda :

L’Excelsior du 21 septembre ; reprise de l’article paru le 20 septembre dans Últimas Noticias, la version « du soir » de l’Excelsior, journal du matin.

«Le poète Pablo Neruda est confiné dans sa résidence d’Isla Negra, au Chili, sous arrestation domiciliaire, sur ordre de la junte militaire chilienne.
Le Prix Nobel de Littérature était un des plus proches soutiens et amis du Président Salvador Allende, c’est la raison pour laquelle les militaires ont décidé de l’isoler et de l’empêcher de faire la moindre déclaration qui ne serait pas conforme aux directives dispensées par la junte.
Autour de sa maison, les carabiniers empêchent d’entrer et de sortir sans justification et sauf-conduit. Ses téléphones sont sur écoute et il n’est pas autorisé à recevoir des visites.
Près de Isla Negra les journalistes sont immédiatement repoussés par les carabiniers. Neruda ne peut parler avec personne, pas même au téléphone.»

L’article indique ensuite que plusieurs ambassadeurs d’Amérique latine ont essuyé une fin de non recevoir à leurs demandes auprès du général Pinochet d’obtenir des garanties sur la sécurité du Prix Nobel, et il s’achève avec la version 1973 de Las Satrapías.
Peu importe si ce qu’écrit l’Excelsior n’est plus vraiment d’actualité – Neruda a rejoint la Clinique Santa Maria, à Santiago, le 19 septembre–, mais pour les militaires chiliens, l’important est l’effet Neruda à l’étranger.
Dans cet article paru à Mexico qui va être repris dans la presse internationale, notamment dans une dépêche de l’Agence France Presse, on voit que Pablo Neruda s’est joué de la surveillance des militaires qui ont pourtant tout fait pour « l’empêcher de faire la moindre déclaration ». Et le contenu de Las Satrapías, version 1973, est loin d’être « conforme aux directives dispensées par la junte« .
Avec la publication du 19 septembre d’El Mundo, Pinochet avait compris que Neruda le narguait depuis Isla Negra. Mais le lendemain, l’article de l’Excelsior, annonçait au dictateur que le monde entier allait assister au spectacle d’un Neruda le ridiculisant à coup de « mortíferos tercetos« , des tercets mortels. On imagine sa fureur.

Depuis le 11 septembre, la presse mexicaine rivalise avec celle de Buenos-Aires pour fournir des informations exclusives sur les évènements du Chili. Dans un premier temps, parce que Manuel Mejido, l’envoyé spécial de l’Excelsior arrivé sur place avant le coup d’État, a un accès privilégié à l’ambassade de son pays. La famille de Salvador Allende et certains de ceux qui sont restés au Palais de la Moneda, jusqu’à ce que le président leur ordonne de se rendre, ont en effet trouvé réfuge dans cette ambassade ; parmi eux, Oscar Soto, le médecin personnel d’Allende qui témoignera devant la veuve du président, l’ambassadeur mexicain et le journaliste d’Excelsior.
Le 16 septembre, avec l’arrivée à Mexico d’Hortensia Bussi de Allende, et de plusieurs dizaines de chiliens réfugiés à l’ambassade, ce sont autant de nouveaux témoignages et déclarations publiés par la presse Mexicaine.
À l’ambassade du Chili à Mexico, les attachés militaires ont vite fait d’occuper la place d’Hugo Vigarona, l’ancien ambassadeur sous l’Union populaire. Ils sont d’autant plus en contact étroit avec Santiago que le président Mexicain est, Fidel Castro mis à part, le principal opposant latino-américain à la junte. Il ne fait donc aucun doute que Santiago a rapidement été informé de cet article sur un Neruda, poète résistant, publié par Últimas Noticias/Excelsior.

Si cela n’a pas été le cas, ce qui est fort peu probable, le correspondant de l’Agence France-Presse à Mexico s’en est chargé. Le 20 septembre, l’AFP a diffusé à ses clients hispanophones, donc au Chili, une dépêche qui cite l’article qui venait de paraître dans Últimas Noticias : l’information sur le confinement stricte de Pablo Neruda sous la surveillance des carabiniers et le texte de Las Satrapías.

Rédigé à Buenos-Aires, publié le 20 septembre à Mexico, l’article d’Últimas Noticias, n’est pas seulement repris par l’AFP, il l’est par d’autres organes de presse, par exemple l’ADN (Allgemeiner Deutscher Nachrichtendienst), l’agence de presse officielle de la RDA, l’ex-Allemagne de l’Est. C’est ainsi que Neues Deutschland l’organe officiel du Parti, publiera au bas de la une du 21 septembre la dépêche rédigée à Mexico. Elle reprend, en citant sa source, les deux principaux éléments de l’article d’Últimas Noticias : Neruda objet d’une surveillance renforcée et le poème Die Satrapen.

20 sept. 1973 : La voix de Pablo Neruda
Le Prix Nobel et poète populaire du Chili, très malade, est retenu prisonnier par la Junte
Mexico (ADN).
Le prix Nobel de Littérature et poète populaire du Chili, Pablo Neruda, détenteur du Prix Lénine, a été placé aux arrêts domiciliaires par la Junte militaire à Santiago et a été complètement isolé du monde extérieur, en raison de son amitié avec le président Dr. Allende, de son appartenance au Parti Communiste du Chili et de sa contribution, au sein de l’Unidad Popular, à l’amélioration des conditions de vie dans son pays. C ‘est ce que rapporte le journal mexicain « Ultimas Noticas » dans son édition de jeudi. L’écrivain, âgé de 69 ans, qui a occupé des fonctions diplomatiques à la demande du gouvernement de l’Unita Popular, est très malade.
Le chef des putschistes, Pinochet, qui déclarait hypocritement il y a encore deux jours que Pablo Neruda se trouvait en bonne santé et en liberté, a confié à une unité spéciale le bouclage total de la maison de l’écrivain. L’auteur, mondialement célèbre, n’est autorisé à recevoir aucune visite d’aucune sorte. La liaison téléphonique a été coupée. Le bruit court que Pablo Neruda, très affaibli, ne pourrait plus quitter le lit.
​Le quotidien argentin « La Opinion » a publié jeudi un poème du poète, qui a été traduit de l’espagnol en anglais et ensuite en langue allemande
[1]

Issu d’une dépêche venue directement de Mexico, ou plus probablement de la même dépêche d’ADN publiée dans Neues Deutschland, Las Satrapías, traduit «Zsarnokok », les tyrans, apparaît le 23 septembre, à Budapest, dans Népszabadság, l’organe officiel du parti hongrois. Quelques jours plus tard, le compositeur György Ránki le mettra en musique [2] et présentera sa création à la conférence internationale de solidarité avec le Chili qui s’est tenue à Helsinki [3] les 29 et 30 septembre 1973. La Satrapías y est applaudi, notamment par Volodia Teitelboim, proche de Pablo Neruda et principal dirigeant du Parti communiste chilien en exil à Moscou.

À travers ces quelques exemples, on constate que les pays du bloc soviétique comme ceux du monde occidental ont fait le meilleur accueil à Las Satrapías, signé Pablo Neruda.

[1] Traduction de l’allemand par Patrick Demerin
2] Voir fiche de la partition à https://info.bmc.hu/index.php?node=compositions&cmd=viewtitle&l=hu&id=1112897011
[3] Mónika Szente-Varga,  El golpe de estado en Chile según la prensa en Hungría y en España in Iberoamericana Quinqueecclesiensis 12,  2014, Prague. Échanges de mails avec Szente-Varga, en mai 2020.

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LA OPINIÓNET LA DIFFUSION INTERNATIONALE DE LAS SATRAPÍAS

La consécration mondiale du faux Las Satrapías doit beaucoup à sa publication le 20 septembre 1973 dans le quotidien La Opinión et sa reprise, le même jour, par deux agences de presse internationales, Associated Press et Reuters.
La publication de Las Satrapías dans le quotidien La Opiniòn du 20 septembre 1973 et sa reprise le même jour par deux agences de presses internationales, Associated Press et Reuters, ont garanti le succès mondial de cette version du poème, celle d’un Pablo Neruda actif et résistant.

La Opinión, 20 de septiembre 1973

Créé en 1971 par Jacobo Timerman, La Opinión visait à être Le Monde argentin, le journal de référence de l’élite intellectuelle portègne. Économiquement de centre droit, le quotidien était culturellement de gauche ; La Opinión reprenait régulièrement des articles du Monde et du Nouvel Observateur.
Le 20 septembre 1973, c’est d’ailleurs un éditorial sur le Chili, « Santiago/73–Praga/68 », de Jacques Fauvet, directeur du Monde, qui jouxte Las Satrapías signé Pablo Neruda.
Au bas du poème du Nobel, figure la mention « En algún lugar de Chile, 15 set. 1973 », Quelque part au Chili, 15 sept. 1973. On imagine un Neruda rentré dans la clandestinité, quoique dans le texte situé plus haut, il est décrit « humilié dans sa retraite d’Isla Negra », écrivant avec « clarté et rage »….
La réputation du « Monde argentin » va convaincre des agences de presse internationales, Reuters et Associated Press, de rédiger des dépêches sur Las Satrapías. Ainsi, le 20 septembre 1973, en comptant celle de l’AFP présentée précédemment, ce sont trois dépêches, envoyées par trois des quatre plus influentes agences de presse au monde, qui arrivent sur les téléscripteurs de Santiago, la preuve que le poème Las Satrapías avait commençé une tournée mondiale.
Cela aurait-il convaincu le général Pinochet de faire de ces Satrapías « le dernier poème de Neruda écrit sur son lit de mort » ?

[1] Grand nom du journalisme argentin, Jacobo Timerman avait déjà fondé, en 1962, le news-magazine Primera Plana dont la formule s’inspirait du Time.

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LA DIFFUSION DELAS SATRAPÍAS,DEPUIS BUENOS-AIRES, PAR LES AGENCES DE PRESSE INTERNATIONALES
Les Satrapies, Os Sátrapas, Die Satrapen, Las Satrapías, I Satrapi, Satrapov, The Satraps

L’entrée en jeu, le 20 septembre, d’Associated Press et Reuters, deux des « big four », va garantir le succès mondial de Las Satrapías. À l’époque, bien plus qu’aujourd’hui, ces agences influent considérablement sur l’information distribuée dans le monde occidental.

Associated Press, rien que les faits
La reprise de la dépêche de l’AP dans El Tiempo, le plus important des quotidiens colombiens, nous en donne le modèle : un brève présentation suivi de l’intégralité de Las Satrapías :

«Buenos Aires, 20 (AP). le quotidien La Opinión a publié aujourd’hui ce qu’il présente comme un poème de Pablo Neruda, écrit le 15 septembre « quelque part au Chili » sur le coup d’État qui a renversé le président Salvador Allende quatre jours auparavant.
Le quotidien ne précise pas comment lui est arrivé le poème attribué à Neruda et intitulé « Les Satrapes », dont le texte est le suivant : (…) »

C’est probablement par cette dépêche publiée dans El Tiempo que Gabriel García Marquez a connu ce «dernier poème, Les satrapes, dédié a la junte militaire» qu’il évoque dans un texte en hommage à Neruda, publié quelques jours plus tard dans l’hebdomadaire Cromos.

Reuters, une présentation prudente
La dépêche de Reuters, agence anglaise, est reprise par le New-York Times du 21 septembre. Elle introduit Pablo Neruda, «le poète qui a reçu le prix Nobel en 1971», puis deux des trois cibles du poème, « le président Nixon et le chef de la junte militaire chilienne, le général Augusto Pinochet Ugarte », et poursuit :

«Le poème, intitulé “Les Satrapes”, a été publié par le journal argentin La Opiníon, qui dit qu’il a été écrit par le poète marxiste, âgé de 69 ans, “quelque part au Chili”, quatre jours après le coup d’État de la semaine dernière. Il attaque ce qu’il nomme « les satrapes mille fois vendus et vendeurs, poussés par les loups de New York City
Un porte parole à Buenos-Aires du journal El Mundo, qui a aussi publié le poème, dit qu’il est apparu dans un journal chilien, mais qu’il n’a pas été encore possible d’obtenir la preuve que Mr Neruda en est l’auteur».

L’agencier de Reuters en Argentine donne une information vérifiable, la publication à Buenos-Aires, par La Opiníon et El Mundo d’un poème attribué à Neruda qui s’en prend à Nixon et Pinochet [1]; ceci sans que l’on dispose encore de la preuve que le Nobel en soit l’auteur. La dépêche de Reuters ne reprend pas le poème.
Le 26 septembre, après la mort de Neruda, le New-York Times oubliera la prudence [2] de Reuters ; une prudence déjà oubliée du 20 au 23 septembre, avant le décès du poète, par de nombreux journaux sur la planète.

[1] Plus avisé, Philippe Labreuveux, correspondant du Monde en Argentine, ignorera ce faux poème dans ses articles envoyés à Paris.


LE NEW-YORK TIMES PUBLIE THE SATRAPS

La publication de “The Satraps” dans le New-York Times date du 26 septembre, trois jours après la mort de Neruda. Elle montre comment, dans ce contexte très particulier de lendemain de coup d’État, de bons connaisseurs de Neruda se sont si facilement laissés abuser.
On ne peut donc reprocher au général Pinochet d’avoir lui aussi cru à cette violente agression poétique de Pablo Neruda, depuis Isla Negra, contre son auguste personne.
Cette fois, le New-York Times, ne fait aucune réserve sur l’authenticité du poème The Satraps, dont il livre à ses lecteurs une version intégrale.
Dans l’introduction au poème, le NYT donne ses sources, l’agence de presse cubaine Prensa Latina par l’intermédiaire d’“Asia News Service of Berkeley, Calif [1]”, et précise le nom du traducteur “John Felstiner de Stanford”.

La publication du poème, placé au bas d’un long article sur Salvador Allende, doit beaucoup au traducteur. Critique littéraire, poète, professeur à l’université de Stanford, John Felstiner était un familier de l’œuvre de Pablo Neruda dont il avait déjà publié des traductions de certains de ses poèmes. Felstiner avait lui même pris contact avec le New-York Times pour l’inciter à publier ce poème, dont il avait proposé une traduction.

New-York Time, 26 sept. 1973. Poème The Satraps, traduit par John Felstiner avec l’aide de Fernando Alegria – deux spécialistes de l’œuvre de Pablo Neruda.
Dans la présentation du NYT, on lira « written after the coup« , plutôt que « written before the coup » écrit par erreur.

John Felstiner a évoqué cette mésaventure en 1980, dans l’ouvrage Traduire Neruda : la route du Machu Picchu [2], et plus longuement encore à l’occasion du 40e anniversaire du putsch dans un article, «Le coup d’État au Chili et le poème de Neruda sur son lit de mort [3] », paru dans l’American Poetry review en septembre 2013.
Felstiner, y raconte avec un certain humour comment il s’était laissé berner et avait proposé sa traduction du faux poème au New York Times. Comble de l’ironie, un an auparavant, en 1972, John Felstiner avait consacré un ouvrage aux mensonges de Max Beerbohm, auteur britannique considéré comme un champion des manipulations et mystifications littéraires [4]. Dans son livre et son article, John Felstiner souligne à quel point il se trouve penaud quand il ouvre le magazine Time du 8 octobre 1973 où, dans  un article consacré à la mort du poète, une note de bas de page affirme que cette version des Satrapes est un «hoax», une fausse information, une fake news.
John Felstiner précise qu’avant de prendre contact avec le New-York Times, il avait par acquis de conscience soumis sa traduction à Fernando Alegria, un collègue chilien de l’Université de Stanford, tout juste de retour de Santiago où il avait passé quelques semaines et avait été surpris par le coup d’État. Écrivain et critique littéraire, ami de Pablo Neruda et de Salvador Allende [5], Fernando Alegría était aussi attaché culturel aux États-Unis sous le gouvernement de l’Union populaire. Son nom est cité à la toute première page des mémoires de Matilde Urrutia [6], l’épouse de Pablo Neruda. Elle se réjouit de la visite de leur ami Fernando Alegría attendu à l’Isla Negra… le 11 septembre 1973 ; le sachant gourmet, elle souhaite ne pas le décevoir. On aura compris que le déjeuner n’aura jamais lieu. Appelé par John Felstiner à juger sa traduction du poème diffusé par Prensa Latina, Fernando Alegría, pourtant bon connaisseur de l’œuvre de Neruda – il dirigera en 1981 une édition du Canto general publiée à Caracas – ne s’était, lui non plus, douté de rien !

[1] Asia News Service était surtout animé par des étudiants de Berkeley. Ils collectaient et relayaient principalement des informations sur la guerre du Vietnam à laquelle ils s’opposaient. Dans ce cadre, il était logique qu’ils prêtent attention aux dépêches de Prensa Latina.
[2]  Translating Neruda: The Way to Machu Picchu, Stanford University Press, 1980 (pp. 199 et 200).
[3]  Chile’s Golpe & Neruda’s Deathbed Poem, dans American Poetry review, Sept/Oct. 2013, Vol. 42 n°5, p. 51 https://www.thefreelibrary.com/Chile%27s+Golpe+%26+Neruda%27s+Deathbed+Poem.-a0341263484
[4]  The Lies of Art: Max Beerbohm’s Parody and Caricature, New York: Ed. Alfred A. Knopf, 1972.
[5] Fernando Alegría a écrit après le coup d’État : El Paso de los gansos (Le pas de l’oie, 1975) et Allende, mi vecino el Presidente (Allende, mon voisin le Président, 1989).
[6]  Matilde Urrutia, Mi vida junto a Pablo Neruda (Barcelone, Ed. Seix Barral, 1986).

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A CUBA, LE CONSEIL NATIONAL DE LA CULTURE ET L’UNION DES ÉCRIVAINS AVALISENT LE FAUX POÈME DE NERUDA

Dans le court texte du New-York Times qui précède The Satrapes, on parle d’une dépêche de Prensa Latina reçue par Asia News Service le 17 septembre. Ceci impliquerait que Prensa Latina a repris directement le texte de Nueva Sión, paru le 15 septembre, sans avoir à attendre sa sortie le 19 dans El Mundo. Pourtant, dans,l’article paru en 2013, John Felstiner écrit:

«Quelques jours après le coup d’État, au cours d’une nuit de septembre, j’ai été réveillé par un coup de téléphone à propos d’informations de Prensa Latina communiquées via Asia News Services. Quelqu’un à Berkeley qui savait que j’étais un fan de Neruda m’a dit que le poète, sur son lit de mort, avait violemment dénoncé Nixon, Pinochet et consorts. Ça se répandait dans le monde entier. Ensommeillé, j’ai écouté et commencé à griffonner mot à mot Las Satrapías.»

La précision « Cette nouvelle se répandait dans le monde entier » fait pencher en faveur d’un appel téléphonique bien postérieur au 17 septembre. En effet, à notre connaissance, le 17, aucun journal dans le monde n’avait encore repris ce poème paru pour la toute première fois  le 15 septembre dans Nueva Sión.
Ceci précisé, l’agence Prensa Latina, agence de presse cubaine, a bien été, à partir du 19 septembre, une des premières à diffuser le poème depuis Buenos-Aires. À la Havane, le «dernier poème de Neruda» va être promu par le Conseil national de la Culture [1] et l’Union des écrivains et artistes de Cuba (UNEAC). En atteste l’hommage commun de ses deux instances publié le 5 octobre 1974 dans Granma, l’Organe central du Parti communiste cubain. Parlant de ceux qui avaient eu le courage de chanter l’Internationale aux obsèques de Pablo Neruda, la déclaration enchaînait : « défiant ainsi les hyènes voraces dont parlait Pablo lui-même peu avant sa mort, lorsqu’il dénonçait l’alliance Nixon-Frei-Pinochet, c’est-à-dire celle de l’impérialisme, de la bourgeoisie-oligarchie et du fascisme ». On retrouvera un mois plus tard ce poème publié dans le n° 81 de la revue Casas de las Americas, revue emblématique du Cuba culturel.

En janvier 1974, Efrain Huerta, un des grands poètes mexicain du 20e siècle, affirmera dans un article, El poema que Pablo no pudo escribir [2], que l’on devait ce faux au correspondant de Prensa Latina à Buenos-Aires. David Schidlowsky reprendra cette thèse dans sa biographie de Neruda déjà citée. En réalité, l’agence Prensa Latina n’a joué aucun rôle dans la création de ce faux; par contre, elle a participé à sa diffusion.

[1] Le Consejo Nacional de Cultura a été l’organisme qui a régi la politique culturelle à Cuba depuis sa fondation, en 1961,  jusqu’à ce qu’il soit remplacé, en 1976, par le Ministère de la Culture.
[2} Le n° 9 de la revue littéraire La palabra y el hombre.

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La version “actualisée” du poème Las Satrapías, publié pour la première fois le 15 septembre en Argentine à la une de Nueva Sión, est assurément à l’origine du saccage de La Chascona, la maison de Neruda à Santiago. Un geste digne du général Pinochet, personnage fruste, irascible, brutal, vindicatif et sans scrupules.

Si les analyses en cours au Canada et au Danemark confirmaient que Pablo Neruda a bien été empoisonné, alors le mobile « Las Satrapías » l’emportera sur ceux qui ont déjà été avancés, sans pour autant exclure que ces derniers ont pu aussi peser.

En l’absence de preuves scientifiques irréfutables, le débat se poursuivra entre les tenants de la thèse de l’assassinat et ceux qui s’y opposent. Dans ce cas, la publication de Las Satrapías, en Argentine puis à travers le monde, avant le 23 septembre 1973, restera le mobile le plus convaincant en faveur de la thèse de l’empoisonnement.

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LA BELLE CARRIÈRE D’UNE FAKE NEWS

La mort de Pablo Neruda et ses mystères n’ont pas mis fin à la carrière de Las Satrapías. Aujourd’hui encore, y compris dans les travaux universitaires, la version 1973 de ce poème est beaucoup plus souvent citée que le poème d’origine, celui de 1948.
Ce poème-fake-news a très tôt été révélé comme supercherie, on en trouve les traces en Argentine d’abord, puis en Colombie, aux États-Unis. Un peu plus tard en France, au Mexique, en Espagne, etc.
Pourtant, après la mort du poète, Las Satrapías va quand même s’imposer dans de nombreux grands journaux et magazines, comme « le dernier poème de Neruda, écrit sur son lit de mort ».
Las Satrapías/1973 va rapidement rejoindre le corpus des textes régulièrement cités et publiés à l’occasion des campagnes de solidarité avec le Chili ; Il est repris dans un ouvrage signé «Carlos Cerda, membre du Comité central du Parti communiste chilien [1]», comme dans un Livre noir sur le Chili, dont l’édition avait été annoncée à l’issue de la réunion d’Helsinki du 29 et 30 septembre 1973.

Le Livre noir sur le Chili : Chile, libro Negro, et Chile, ein schwarztbuch, publiés en RFA en mars 1974, et livro negro, publié au Portugal en mars 1976.
Pages 82 et 83 des trois éditions : Les Satrapes, signé Pablo Neruda, est illustré d’une hyène vorace (et capitaliste), un photomontage de John Heartfiel réalisé en 1932 à l’occasion d’une campagne du Kommunistische Partei Deutschlands (KPD) au moment de la montée du nazisme.

La mort de Pablo Neruda et ses mystères n’ont pas mis fin à la carrière de Las Satrapías. Aujourd’hui encore, y compris dans les travaux universitaires, la version 1973 de ce poème est beaucoup plus souvent citée que le poème d’origine, celui de 1948.
Ce poème-fake-news a très tôt été révélé comme supercherie, on en trouve les traces en Argentine d’abord, puis en Colombie, aux États-Unis. Un peu plus tard en France, au Mexique, en Espagne, etc.
Pourtant, après la mort du poète, Las Satrapías va quand même s’imposer dans de nombreux grands journaux et magazines, comme « le dernier poème de Neruda, écrit sur son lit de mort ».
Las Satrapías/1973 va rapidement rejoindre le corpus des textes régulièrement cités et publiés à l’occasion des campagnes de solidarité avec le Chili ; Il est repris dans un ouvrage signé «Carlos Cerda, membre du Comité central du Parti communiste chilien [1]», comme dans un Livre noir sur le Chili, dont l’édition avait été annoncée à l’issue de la réunion d’Helsinki du 29 et 30 septembre 1973.

Le Livre noir sur le Chili : Chile, libro Negro, et Chile, ein schwarztbuch, publiés en RFA en mars 1974, et livro negro, publié au Portugal en mars 1976.
Pages 82 et 83 des trois éditions : Les Satrapes, signé Pablo Neruda, est illustré d’une hyène vorace (et capitaliste), un photomontage de John Heartfiel réalisé en 1932 à l’occasion d’une campagne du Kommunistische Partei Deutschlands (KPD) au moment de la montée du nazisme.

Près de 50 ans après sa première publication, cette version de Las Satrapías poursuit une belle carrière. Le poème s’est installé dans l’espace académique, avec parfois des parrainages inattendus. En France, celui de l’Institut des Hautes Études de l’Amérique Latine (IHEAL) et de L’Institut des Amériques. Un des parrains de la version 1973 de Las Satrapías est en effet Jean-Michel Blanquer, directeur de l’IHEAL pendant six ans, puis fondateur et directeur de l’Institut des Amériques jusqu’à son arrivée au Ministère de l’éducation nationale.

[1] Génocide au Chili, Éditions François Maspero, (mars 1974)

Jean-Noël Darde*
(jndarde@gmail.com)

*Je remercie Isabel Santi et Denis Jourdin pour leur lecture de ce manuscrit, leurs remarques et avis.


La carrière de Las Satrapías après la mort de Neruda, la longue vie d’une fake-news, fera l’objet d’un prochain article.

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